L’interdiction de publier Darwin

Caricature de Charles Darwin parue dans The Hornet en 1871

L’interdiction de publier Darwin

Toujours aussi controversé, l'ouvrage L'origine des espèces de Charles Darwin, malgré son irréfutabilité scientifique, continue de déplaire aux créationnistes à certains pouvoirs politiques conservateurs.

Depuis une quinzaine d’années, l’historien et universitaire Jean-Yves Mollier, a eu de nombreuses occasions de se pencher sur la censure.

Le professeur émérite d'histoire contemporaine à l'université de Versailles Saint-Quentin-en-Yvelines, grand spécialiste de l'histoire de l'édition, du livre et de la lecture, auteur d’ouvrages majeurs, a notamment dirigé le Centre d'histoire culturelle des sociétés contemporaines. 

De ses réflexions, il tire aujourd’hui un ouvrage assez bref, mais très stimulant, illustré de quelques images édifiantes et ponctué de codes QR renvoyant vers le sites des institutions et organisations oeuvrant contre la censure, intitulé Interdiction de publier, la censure d’hier à aujourd’hui (édité par Double ponctuation, en librairie le 24 septembre).

Jean-Yves Mollier revient d’abord sur l’histoire de la censure et de ses acteurs, visant « les livres qui mettaient en danger leurs pouvoirs, leurs profits, leurs idéologies ». Il revient aussi bien sur la religion, de la « peur du sexe » au blasphème, que sur l’universalité de la censure politique ou encore le sort des écrivains contraints de s’exiler. Enfin, il consacre de longues digressions aux censures contemporaines, notamment économiques. Et de fustiger les formes les plus inattendues de censure récente, telle que celle de Darwin, pourchassé dans plusieurs États américains par les créationnistes et exclu des enseignements et des bibliothèques scolaires.

Histoire d'une controverse

Profitons de l’occasion pour rappeler  par le menu les heurs et malheurs de L’Origine des espèces de Charles Darwin, depuis sa… genèse.

Car, des grands chambardements des mentalités, des grands ébranlements de la perception que nous avons de nous-mêmes, l’épopée darwinienne mérite de figurer en bonne place aux côtés des découvertes d’un Copernic ou d’un Galilée. 

La publication en 1859, à Londres, de L’Origine des espèces, dont le tirage de 1250 exemplaires s’écoule dès le jour de sa parution – il est immédiatement réimprimé –, suscite autant l’engouement du public que les controverses intellectuelles et religieuses.

Encensé par une partie de la communauté scientifique occidentale, l’ouvrage est également honni, raillé, caricaturé. La théorie de l’évolution par la sélection naturelle ne passe pas. Bien que le savant n’aborde nullement dans son livre la question des origines de l’homme, un amalgame complaisamment entretenu avec les travaux du prédécesseur de Darwin, le naturaliste français Lamarck, ne tarde pas à s’instaurer dans le public. Lequel éprouve le plus grand mal à se faire à l’idée d’avoir un singe pour ancêtre – ce qui résulte d’une seconde confusion, Lamarck n’ayant jamais soutenu pareille hypothèse. 

Quoi qu’il en soit, cette méprise originelle aura la vie dure, attestée par l’exceptionnelle postérité des caricatures représentant le visage barbu de Darwin sur un corps de singe.

Une censure contemporaine

Mais la censure, la vraie, nous est bel et bien contemporaine. Elle vient, d’une part, des délires tenaces des créationnistes américains qui essaiment depuis quelques années un peu partout sur la planète et tentent d’imposer la théorie du dessein intelligent, déjà en vogue à l’époque de Darwin chez les théologiens anglicans ayant déclaré hérétiques les thèses de ce dernier, selon laquelle « certaines observations de l’univers et du monde vivant seraient mieux expliquées par une cause intelligente que par des processus aléatoires tels que la sélection naturelle ». 

Une autre forme de censure est récemment venue des conservateurs turcs. 

En 2009, à l’occasion du 200e anniversaire de la naissance du savant, Tübitak, la revue du Conseil de recherche scientifique et technique de Turquie, est sur le point de consacrer un dossier de quinze pages au naturaliste. À sa place, les lecteurs découvrent un article sur le dérèglement climatique ! L’action cumulée du gouvernement musulman conservateur et de groupes de pressions islamistes engagés depuis longtemps dans une offensive anti-darwinienne ont marqué un point contre la communauté scientifique turque… et plus largement contre la raison scientifique universelle.

En observateur de l’histoire du livre plus que patenté, Jean-Yves Mollier a bien raison de nous alerter sur le visage moderne d’Anastasie.
 

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