Littérature

Littérature : la vague "cli-fi"

Le jour d'après de Roland Emmerich - Photo UFD

Littérature : la vague "cli-fi"

Venue des Etats-Unis où elle a été identifiée dès 2011 comme une tendance spécifique, déclinée en littérature comme au cinéma, la « climate-fiction » se répand en France en influençant aussi bien le roman traditionnel que la science-fiction et la littérature young adult. _ par Clotilde Ravel et Nicolas Turcev

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Par Clotilde Ravel,
Créé le 01.03.2019 à 00h00,
Mis à jour le 01.03.2019 à 15h48

Après le succès de son livre Une histoire des abeilles, écoulé à un million d'exemplaires dans le monde, la Norvégienne Maja Lunde publiera le 9 mai en France le deuxième volet de sa tétralogie écologique. Blue raconte le combat pour l'accès à l'eau dans une Europe du Sud ravagée par la sécheresse.

On retrouve cette lutte pour « l'or bleu », déclinée sur le continent africain, dans la saga Aqua TM de l'écrivain de science-fiction Jean-Marc -Ligny (L'Atalante, 2006-2015), ou -encore, dans le Sud-Ouest américain, dans -Water knife de Paolo Baciga-lupi (Au Diable vauvert, 2016). Publiés dans différentes catégories (littérature « blanche », SF ou polar), ces œuvres illustrent l'intérêt de leurs auteurs pour les problématiques environnementales.

L'expression « climate-fiction » est apparue en 2011 sous la plume du journaliste américain Dan Bloom pour désigner ces romans souvent dérivés de la SF post-apocalyptique qui dépeignent les effets dévastateurs des dérèglements climatiques sur le monde et les hommes. « J'ai inventé ce mot pour réveiller les gens. La climate-fiction est un "cri du cœur" [expression prononcée en français dans l'interview en anglais], un mouvement pour alerter les générations futures sur la gravité des risques environnementaux », explique le militant écologiste à Livres Hebdo.

Issue de la SF

Rétrospectivement, Les raisins de la colère (1939) de John Steinbeck, qui mettait en scène les conséquences dramatiques du Dust Bowl, tempête de poussière et de sable dans le Texas en 1935, peut être considéré comme l'un des premiers romans de « cli-fi ». Le phénomène s'est d'abord développé aux Etats-Unis avec Dune de Frank Herbert (1965), adapté au cinéma par -David Lynch en 1984, mais aussi en -Europe, avec la tétralogie de l'Anglais J. G. Ballard publiée entre 1964 et 1977 par Casterman et Denoël. Le troisième volet, Sécheresse, dépeint une apocalypse provoquée par la disparition des eaux terrestres sous l'effet de la pollution industrielle des océans.

Les auteurs de SF sont les premiers à s'inspirer de la théorie de « l'anthropocène », théorisée par les scientifiques et caractérisée par l'impact déterminant des activités humaines sur la bio-sphère. Les réalisateurs leur emboîtent le pas avec des films tels que Waterworld (1995), monde transformé par la montée des eaux, Matrix (1999), univers au ciel assombri par les hommes, Le jour d'après (2004) et l'arrivée d'un nouvel âge de glace, Les fils de l'homme (2006), où la pollution empêche les humains de se reproduire, ou encore le personnage de dessin animé Wall-e (2008), robot évoluant sur une planète si polluée que plus aucune plante n'y pousse.

« Ce genre, cousin de la science-fiction, est amené à se développer en France », prophétise Dan Bloom. De fait, pour Mireille Rivalard, directrice de L'Atalante, « 80 % des livres que l'on publie en SF prennent largement en compte le facteur climatique. » L'éditrice de Jean-Marc Ligny estime toutefois que la cli-fi n'est « ni un genre à part entière, ni un objectif en soi », mais un sujet qui irrigue toute la littérature et le cinéma ; une adaptation d'Aqua TM est d'ailleurs « en discussion » en Allemagne.

D'autres initiatives attestent le développement de ce segment dans le pays. Les éditions Arkuiris, spécialisées notamment dans la publication de livres autour de l'environnement, projettent de lancer un appel à textes courant mars « dans le but de lancer une collection de climate-fiction », précise Yann Quero, lui-même auteur de SF et directeur de collection chez Arkuiris.

Si les auteurs français investissent le secteur, les collections de littérature étrangère sont celles où l'on retrouve le plus de romans en rapport avec le climat. Rivages publie depuis vingt ans Barbara Kingsolver, romancière « écolo » et ancienne journaliste scientifique, mais aussi Emily St. John Mandel, figure de la cli-fi depuis Station eleven (2016). Ecoulé à 30 000 exemplaires en France, cette fiction post-apocalyptique met en scène des personnages parcourant les décombres de la civilisation décimée en déclamant du Shakespeare.

Présente en young adult

Les succès les plus récents en climate-fiction ont été enregistrés aux Presses de la Cité et au Diable vauvert, qui publient respectivement la romancière norvégienne Maja Lunde et l'auteur américain Paolo Bacigalupi. D'un côté, une romancière venue de la littérature jeunesse, et dont Une histoire des abeilles, best-seller de l'année 2017 en Allemagne, dépeint le destin d'un jeune garçon qui passe ses journées à polliniser la nature à la main après la disparition des insectes. De l'autre, un ancien journaliste au sein de la revue écologiste High Country News qui s'est imposé comme l'un des grands noms de la cli-fi contemporaine avec La fille automate (2009), Ferrailleur des mers (prix Locus du Meilleur roman pour jeunes adultes en 2011) puis Water knife (2015).

L'éditrice de Paolo Bacigalupi a vu grandir la préoccupation du climat chez les jeunes. Membre du jury d'un concours des nouvelles pour les 15-25 ans, Marion Mazauric observe depuis deux ans que « la moitié des finalistes racontent une société marquée par le réchauffement climatique. L'année dernière, il faisait 50 degrés dans deux nouvelles », note-t-elle.

Conscients que la jeune génération est très sensible à ces sujets, les auteurs de young adult les ont intégrés dans les décors de leurs romans.« On a vu la problématique climatique entremêlée avec d'autres enjeux dans le courant de la dystopie, né il y a cinq ans avec force, entreHunger games,Divergenteou encoreLa 5vague », estime Natacha Derevitsky, directrice littéraire de Pocket Jeunesse. En 2018, elle publie L'horloge de l'apocalypse, qui met en scène une héroïne de 19 ans dans le climat brûlant du Grand Ouest américain : il se vend à quelque 2 000 exemplaires. « C'est le paradoxe de ce que l'on vit, analyse-t-elle. Nous sommes face à l'urgence absolue de faire ce qu'il faut pour arrêter le réchauffement-climatique, mais les écologistes ne sont pas en première ligne lors des élections. De la même façon, les livres autour du climat ne sont pas en tête des ventes pour l'instant. » Clotilde Ravel

Heureux comme un punk au soleil

Et si les punks détenaient la solution pour vivre dans un futur écolo et plus équitable ? Après le steampunk et le cyberpunk, voici venir le solarpunk, un mouvement artistique né au début des années 2010 au postulat audacieux : être antisystème, dans le monde actuel, c'est être optimiste. Ce genre encore balbutiant de fiction spéculative tente, à rebours du nihilisme du cyberpunk et du catastrophisme de la cli-fi, d'imaginer une société utopique qui aurait relevé les défis posés par le réchauffement climatique et les inégalités sociales, sans toutefois renoncer au progrès technologique.

En littérature, on retrouve les prémices du solarpunk dans le recueil de nouvelles d'anticipation La vallée de l'éternel retour d'Ursula K. Le Guin (Actes Sud, 1994), qui décrit les traditions du peuple Kesh, débarrassé de la stratification sociale et vivant en harmonie avec la nature. Plus récemment, le genre trouve un écho particulièrement fort au Brésil, où ont été publiées en 2013 et 2015 deux anthologies de fiction entièrement consacrées au sujet.

En France, Rue de l'échiquier a publié en 2018 Ecotopia de l'Américain Ernest Callenbach, récit utopique vendu à 3 000 exemplaires dans lequel trois Etats font sécession afin de développer une société plus juste, féministe et respectueuse de l'environnement. N. T.

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