Dans Oceano Nox, second roman d’une rare maîtrise de Louise Roullier, un conflit séculaire oppose deux puissances expansionnistes : Maravilhès, riche cité inspirée des Espagnols et des Vénitiens du second XVIe siècle, et l’empire Jambhai, cosmopolite et multiconfessionnel, aux allures d’empire Moghol mâtiné d’influences perses.
L’autrice s’en explique elle-même dans une courte et éclairante préface : l’idée du livre, au titre joliment inspiré d’un poème de Victor Hugo, lui est venue dans le métro alors qu’elle lisait La Bataille des trois empires d’Alessandro Barbero, consacré à la bataille de Lépante, en 1571. Il fallait bien cela pour planter le décor de cette grande fresque navale qui mêle avec un égal bonheur l’odeur des embruns à celle du sang et de la sueur.
« La violence éphémère de la joie humaine »
Dans ce roman qui n’a d’épistolaire que sa structure, un dieu enfermé dans le corps d’un galérien mourant se confie à l’écrivain de bord d’une galéasse maravilienne. Banni par les siens, il n’a d’autre choix que de s’incarner dans la première enveloppe charnelle venue. « Je trouvai un humain, au hasard, sans choix, sans élection. J’entrai dans son âme ». Tant que son hôte vit, le dieu lui reste attaché. S’il meurt, il est projeté dans un nouveau corps. À l’écrivain de bord fasciné, le dieu prisonnier raconte son histoire, retraçant son parcours semé de mort et de souffrance…
Cette astuce narrative permet d’adopter les points de vue d’une grande variété de personnages, du plus modeste au plus puissant, insufflant une intensité constante au récit. Témoin de la guerre civilisationnelle qui oppose Maravilhès à l’empire Jambhai, le dieu errant traverse et ressent « la violence éphémère de la joie humaine » d’un pauvre pêcheur devenu vogueur dans une galère avant de s’incarner dans les corps d’une mage trop sûre d’elle, d’un jeune guerrier pétri de doutes, d’un soudard sans foi ni loi ou encore d’une jeune servante victime d’un système de castes qui la broie et l’expose au fanatisme.
Dessinant en filigrane les contradictions de deux mondes que tout oppose, sans que cela les empêche d’avoir en partage les injustices et les faux-semblants. Une histoire universelle, en somme.
