Livres Hebdo : Le Salon du livre de Genève célèbre cette année, du 18 au 22 mars, son 40e anniversaire. Quels sont les principaux temps forts de la manifestation ?
Natacha Bayard : Quarante ans, c'est un cap important. Nous avons lancé quatre invitations d'honneur au lieu de trois. Afin de pleinement refléter l'identité du Salon du livre de Genève - à savoir une manifestation internationale et francophone avec une présence de maisons belges et québécoises aux côtés des suisses et françaises -, nous avons invité le dessinateur Patrick Chappatte, le romancier Douglas Kennedy, la poétesse Hélène Dorion et la journaliste et autrice Laure Adler. Nous proposerons également de nouveaux formats, parfois plus festifs, ainsi qu'un espace dédié au quarantième anniversaire du salon pour permettre au public de se replonger dans son histoire. Deux tables rondes rythmeront la célébration : l'une convoque le passé avec des partenaires historiques, dont le fondateur Pierre-Marcel Favre, et l'autre se tourne vers le futur. Au programme festif pour le grand public, nous portons aussi notre attention sur les exposants et exposantes avec une soirée anniversaire qui leur sera dédiée.
Le salon et Livre Suisse proposent un « fellowship des libraires francophones » depuis 2018 et lancent cette année un « programme d'activité pour les éditeurs et éditrices exposants francophones ». Pourquoi renforcer ce volet professionnel ?
Lucas Giossi : Le fellowship est un outil fondamental pour pouvoir continuer à exister sur le marché français. Le salon représente une plateforme d'exposition optimale pour faire découvrir à des libraires francophones, sur un temps consacré, la diversité de l'offre éditoriale suisse, et ainsi nouer de nouveaux contacts et faciliter les relations de diffusion.
Josée Cattin : Cette année, nous créons un dispositif miroir à destination des libraires suisses. Douze maisons francophones exposantes viendront leur présenter leurs catalogues. Les places ont été prises très rapidement, malgré les difficultés qu'implique l'absence dans une librairie. Ce programme comprend notamment un atelier collaboration pour créer une « Fresque du livre » afin d'échanger compétences et expériences.
N.B. : Le salon est historiquement un événement BtoC, mais ce volet BtoB est devenu essentiel. Participer à un salon représente un investissement important. Nous devons créer les conditions pour que des projets concrets puissent émerger.
Le marché du livre en Suisse romande a baissé de 5 % en volume en 2024. Qu'en est-il pour 2025 ?
J.C. : Selon le panel GFK Suisse, le marché se contracte encore de 4 % en volume en 2024. Cette tendance est, hélas, préoccupante. Sans surprise, les best-sellers sont les mêmes qu'en France : Freida McFadden occupe une large place dans les classements. Nous observons aussi quelques jolis succès suisses comme celui de Joël Dicker ou de Nicolas Feuz. La bande dessinée, le manga et la jeunesse se portent bien. En revanche, les rayons pratique, loisirs et sciences humaines souffrent davantage. La vente en ligne progresse, notamment à travers des plateformes comme Galaxus, et la librairie Payot reste un poids lourd de notre marché. Malgré cela, et si les disparités sont fortes, la librairie résiste bien. Cependant, les budgets des commandes publiques sont en baisse dans certains cantons et représentent une perte frontale pour la librairie.
Pour autant, la fréquentation du salon demeure stable...
N.B. : En effet. Dans un contexte où de nombreux événements culturels sont gratuits, nous avons introduit la gratuité en 2023 avec l'espoir que la somme économisée sur l'entrée soit consacrée à l'achat de livres. Nous travaillons aussi avec le Département d'instruction publique : plus de 7 000 élèves visitent le salon pendant les jours de classe, et ce chiffre progresse. Rien n'est jamais acquis dans l'événementiel. Aussi, nous veillons à sans cesse renouveler le salon en proposant de nouveaux formats, de nouvelles scènes et en mettant en place des dispositifs d'accessibilité comme, par exemple, des traductions en langues des signes.
L.G. : Le salon reflète à l'échelle micro une tendance macro : celle de la « best-sellerisation » du marché. Les têtes d'affiche - surtout internationales - attirent un public qui vient d'abord pour rencontrer un auteur ou une autrice. À nous ensuite de créer des passerelles pour favoriser d'autres découvertes en programmant par exemple des rencontres entre des auteurs et autrices connues avec d'autres moins connues.
À l'image de l'ensemble de la production francophone, le livre suisse reste dans l'ombre du marché hexagonal. Comment renforcer son rayonnement ?
L.G. : Le caractère « suisse » n'est pas un argument marketing. En revanche, nous développons la visibilité de notre production avec, par exemple, une présence renforcée dans les foires et salons internationaux comme à Paris ou Francfort mais aussi un programme de formation continue lancée en fin d'année dernière - et que nous développons en 2026 - pour accompagner les maisons dans leur activité professionnelle. À noter également le soutien financier apporté par la fondation suisse pour la culture Pro Helvetia qui permet de faire rayonner notre littérature à l'étranger. Une part importante des ventes sur notre territoire concerne des livres français : nous devons aussi mieux rayonner en Suisse. Pour cela, le magazine Livresuisse entend valoriser notre production éditoriale et la Quinzaine du livre suisse, organisée pour la première fois en novembre dernier en Suisse romande, a permis de mettre en avant nos livres dans 17 enseignes du territoire. Enfin, nous souhaitons approfondir la collaboration entre notre association interprofessionnelle et le Salon du livre de Genève.
Quelles sont vos priorités pour les années à venir ?
J.C. : Les défis sont nombreux et, pour partie, communs à ceux rencontrés en France. Nous devons continuer à œuvrer pour accroître l'intérêt du public pour le livre et la lecture. Le Quart d'heure de lecture existe à Genève pour les élèves. L'étendre aux entreprises serait un rêve. Nous devons remettre le livre dans les mains de tout le monde et continuer à le faire rayonner. Le prix du livre et la tabelle [le surcoût appliqué sur le prix des livres] cristallisent les crispations mais ces problématiques en deviennent presque secondaires face à cette priorité.
L.G. : Nous peinons à faire comprendre à nos institutions publiques que le livre n'est pas seulement un projet économique mais qu'il véhicule les valeurs d'une société. En tant qu'éditeur rêveur, je pense qu'un engagement institutionnel pour valoriser l'ensemble du livre - sur le modèle québécois - serait profitable à l'ensemble de la chaîne et favoriserait une meilleure reconnaissance de notre production et de nos métiers.
