Marie Sellier : "L’auteur se sent moins isolé aujourd’hui" | Livres Hebdo

Par Isabel Contreras, le 17.03.2017 (mis à jour le 21.03.2017 à 16h52) entretien

Marie Sellier : "L’auteur se sent moins isolé aujourd’hui"

Marie Sellier - Photo OLIVIER DION

A la veille du salon Livre Paris, la présidente de la Société des gens des lettres (SGDL) s’inquiète du nombre croissant d’éditeurs qui ne respectent pas leurs obligations contractuelles, tels Le Baron perché ou Palette..., et constate une hausse des actions collectives des auteurs à leur encontre. Elle plaide pour une plus grande transparence dans l’édition.

Marie Sellier - Nous avions été alertés qu'une cinquantaine d’auteurs ne parvenaient pas à obtenir leurs redditions de comptes et le paiement de leurs droits. La plupart de ces auteurs n’étant pas adhérents de la SGDL, nous n’avons pas pu intervenir individuellement pour chacun d’entre eux. Mais on se devait de leur prêter main-forte, nous sommes une association reconnue d’utilité publique. Nous avions donc adressé un courrier à Philippe Sylvestre, le patron de Rue des écoles, pour lui rappeler ses obligations. Ne pas rémunérer un auteur, c’est un vol, une injustice. Pourquoi fait-on signer un contrat si on ne le respecte pas ? Ces contrats sont, en outre, rarement en faveur de l’auteur. Les auteurs cèdent tous leurs droits pour toute la durée de la propriété intellectuelle : ils donnent tout. En échange, l’éditeur investit, fait le livre et s’engage à leur rendre des comptes une fois par an et à leur verser des droits si le livre est vendu… C’est écrit noir sur blanc et signé par les deux parties. Il faut donc l’appliquer, il n’y a pas de dérogation possible.

Oui, et notamment du fait d’Internet. L’auteur se sent moins isolé aujourd’hui. Par ailleurs, la SGDL communique mieux auprès de ses membres sur les services proposés par son équipe juridique. En 2016, nous avons reçu une vingtaine de procédures collectives tandis qu’en 2015, cinq à peine avaient été enregistrées. Il s’agissait souvent des mêmes éditeurs dont les difficultés financières ont abouti à des liquidations judiciaires.

Je ne peux bien entendu pas répondre à cette question, mais entre ceux qui ne veulent pas payer et ceux qui oublient tout ou partie de la rémunération, cela se produit malheureusement trop souvent. Je voudrais dire un mot sur les petites structures qui se montent en chambre, dans un coin de cuisine. Comme les coûts de production d’un livre sont relativement bas, tout le monde peut se lancer. On se dit : "Je vais investir 3 euros, je vais vendre mon livre à 20 euros et je vais oublier la diffusion." Or le nerf de la guerre dans l’édition, c’est la diffusion. Comment ces livres vont arriver sur la table des libraires ? L’édition est un métier qui ne s’improvise pas. Il y a des règles à respecter, notamment assurer l’exploitation permanente et suivie de l’ouvrage, faire en sorte qu’il soit correctement diffusé, et rendre des comptes aux auteurs. En ne respectant pas leurs obligations, ces prétendus éditeurs font non seulement du tort aux auteurs, mais aussi à toute la profession. Idéalement, il devrait y avoir une charte des droits et des devoirs de l’éditeur que chaque aspirant éditeur devrait signer.

Ces négociations ont lieu dans le cadre du Conseil permanent des écrivains. Nous avançons lentement, mais, je l’espère, sûrement. Nous sommes parvenus à des compromis sur les provisions pour retour, la compensation inter-titres puis avons rédigé conjointement un relevé de droits type. Un accord devrait être très prochainement signé. Nous nous attaquons désormais à la transparence des comptes et essayons de développer un outil de sortie de caisse auprès des libraires qui permettrait d’avoir un état des ventes en temps réel. Nous sommes convaincus qu’un tel système rendrait de grands services à toute la profession, éditeurs, libraires comme auteurs, et restaurerait une confiance parfois mise à mal. Si tout est parfaitement clair, personne ne devrait être opposé à la mise en place d’un tel dispositif. On n’est plus au XIXe siècle !

Oui, c’est dur de faire bouger les choses, et ces négociations sont terriblement longues. Au train où ça va, j’ai bien peur de ne pas pouvoir les suivre jusqu’au bout : mon mandat ne peut durer que quatre ans, il ne me reste donc qu’un peu plus d’un an. Je suis particulièrement investie, je connais bien le dossier et je suis entourée d’une équipe formidable qui pourra prendre la relève. Le problème, c’est que les éditeurs n’aiment pas le changement, ils estiment que le système actuel marche encore très bien et ne voient pas pourquoi il devrait être changé. Mais moi, personnellement, pour ne prendre qu’un exemple, je suis déçue de voir que nous passons un temps fou à établir un relevé de droits type qui finalement n’aura qu’une valeur indicative. Qu’il y ait un délai d’application, ça va de soi, mais que d’ici deux ou trois ans ces nouvelles règles entrent en vigueur, cela me semblerait normal.

Le monde a changé. Aujourd’hui il y a des nouveaux acteurs comme Amazon, Google. Ils sont extrêmement offensifs et sont en train de bricoler une nouvelle forme d’édition en partant de l’auto-édition. Aujourd’hui, ils proposent à l’auteur un service de correction payant, une mise en page payante, une couverture payante et puis pourquoi pas un petit coaching littéraire payant aussi pour améliorer le texte ? Voilà, on a réinventé l’édition. On vit dans un monde en plein bouleversement et, quoi qu’en pensent certains, ce bouleversement atteint l’édition. Nous sommes à un tournant. Mais ce qui est certain, c’est que les auteurs ont besoin d’éditeurs professionnels dans leurs pratiques, audacieux dans leurs choix et transparents dans leurs comptes.

Nous n’aurons pas de stand cette année pour des raisons économiques, et je le regrette, mais bien sûr, nous serons présents, notamment le lundi 27 mars après-midi sur le stand du CNL. J’espère que l’année prochaine nous trouverons le moyen d’avoir une vraie place pour les auteurs au sein de ce salon.

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