Le jour d'après

May Yang : “des réactions de sympathie qui ne suffiront pas à sauver le livre”

May Yang - Photo DR.

May Yang : “des réactions de sympathie qui ne suffiront pas à sauver le livre”

Treizième épisode du feuilleton de Livres Hebdo "Le jour d'après"rédigé à tour de rôle par différents professionnels du livre. Aujourd'hui, May Yang, directrice commerciale et éditoriale des Editions Quanto/EPFL Press, à Lausanne.

Par Michel Puche,
Créé le 11.05.2020 à 18h00,
Mis à jour le 11.05.2020 à 20h00

« L’annonce du confinement, mi-mars, a d’abord raisonné à mes oreilles comme une énorme plaisanterie. J’ai passé le cap des 40 ans en décembre et jamais je n’aurais imaginé que les souhaits de bienvenue dans la quarantaine se concrétiseraient de façon aussi… littérale.

Les premiers jours, je n’ai pas beaucoup souffert de la situation : quand on travaille à l’international, on est équipé et habitué à être mobilisé à distance. C’est au cours de la première réunion Zoom d’équipe que j’ai réalisé que ce confinement allait être l’occasion pour mes collaborateurs de se mettre un peu à ma place, de comprendre la vie des itinérants qu’ils soient représentants, cessionnaires de droits ou free-lance de tous bords. Le rapport au travail, les difficultés techniques et logistiques, sociales aussi, auxquels ceux-là sont confrontés devenaient soudain une réalité pour tout un chacun. Si ces premiers jours n’ont eu que peu d’impact sur mon organisation personnelle, j’en garde le souvenir d’une fébrilité confinée, intérieure mais tout entièrement tournée vers l’extérieur. Elle traduisait certes des inquiétudes diverses, mais sans doute aussi le besoin d’avoir encore un peu de contrôle sur les choses (ai-je été la seule à être très fatiguée mais à ne pas trouver le sommeil, et à en être encore plus fatiguée ?)

L’inquiétude devant le brouillard

En parallèle des longs contacts au téléphone ou en visioconférence avec les collègues, d’autres avec la famille et les amis, jamais je n’ai été autant suspendue à mes fils sociaux que durant cette deuxième quinzaine de mars. Et malgré les nouvelles anxiogènes et folles (bon sang, cette histoire de papier toilette !), de m’émerveiller sur la créativité et l’humour des gens à travers le monde, sur le pragmatisme admirable de Lucas Giossi, mon directeur général, qui a mené une opération "hold-up" dans nos locaux de l’EPFL — fermés au public — où les collègues ont débarqué un lundi matin pour enlever tous les postes fixes et chacun les réinstaller chez soi, sur sa bienveillance constante aussi, qui plus que jamais forme le ciment de l’équipe. Cette équipe, talentueuse et attachante, qui me manque et que je trépigne de retrouver.

L’être humain est un animal social et j’observe avec curiosité les gens méditer, cuisiner, prendre des verres, faire du sport collectivement, mais en solo. Je prends moi-même certaines habitudes dont la plus belle que je conserverai après cette période : deux histoires à lire tous les lundis soir avec Maëva, ma nièce de sept ans, par appel vidéo. A la fin de notre séance, nous choisissons ensemble le livre que nous avons préféré.

Puis est venu le mois de mai (mon mois à moi !) et des perspectives concernant la reprise. Quel plaisir de recevoir des nouvelles de Marie et Valérie, les deux formidables libraires de Folies d’Encre Les Lilas, que je vois de ma fenêtre préparer la réouverture de la librairie ! Egalement d’en avoir d’Isabelle Schönhaber, une ancienne de France-Loisirs qui a récemment repris une boutique à deux pas de chez moi et qui elle aussi se tient prête à réouvrir. Le monde du livre a ce caractère incroyable de tisser des liens qui n’existent pas dans d’autres secteurs et perdurent dans le temps. Mais à la joie se mêle l’inquiétude devant le brouillard de l’après.

La défense de l’exception culturelle

Dans l’immédiat, comment gérer le lancement de Neurotribus de Steve Silberman, un plaidoyer sous forme d’enquête de 500 pages sur l’autisme que nous avons dû repousser du 2 avril (date de la journée mondiale de sensibilisation à l’autisme) au 4 juin ? Le sujet nous tient à cœur. Ce livre, toute l’équipe a travaillé d’arrache-pied pour le sortir à temps. L’auteur, californien, se faisait une joie de venir le défendre en France et en Suisse. Tout est tombé à l’eau. Comment mobiliser aujourd’hui la presse ? Les libraires ? Afin de laisser souffler ces derniers, nous avons très tôt fait le choix de reporter sur 2021 la majorité de notre programme de cette année. Cela nous a semblé être la meilleure façon de les aider, même si cela aura des conséquences sur notre santé financière.

La fermeture des librairies, considérées comme des commerces non essentiels, a fait se répandre sur le web nombre d’articles et de messages de soutien à la librairie indépendante. Ces réactions de sympathie ont été fort appréciées, mais tout comme ces quelques secondes quotidiennes où la population applaudit les soignants, elles ne suffiront pas à sauver le livre.
L’enjeu, au-delà du soutien au commerce de proximité et de la préservation de l’emploi, se situe, comme en 1981 lorsque la loi Lang a été adoptée, dans la défense de l’exception culturelle et du "pluralisme dans la création et l’édition, en particulier pour les ouvrages difficiles". Des ouvrages comme Neurotribus. »

Et vous ? Racontez-nous comment vous vivez le jour d’après, comment vous imaginez la relance de votre activité en nous écrivant à l'adresse  confinement@livreshebdo.fr

 
 

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