Miquel de Palol, avant d’être écrivain, fut architecte. Sans doute de ses études lointaines à l’Ecole technique supérieure d’architecture de Barcelone a-t-il gardé le goût des grands travaux. Paraît ces jours-ci chez Zulma le triptyque complet de la première fiction de l’auteur et poète catalan, Le jardin des Sept Crépuscules, un roman de plus d’un millier de pages. Le dernier volet, "La tête d’Orion", rejoint les deux premiers, "Phrixos le fou" et "A bord du Googol", révisés à l’occasion, en un seul volume.

Dédales borgésiens

Publié en 1989, ce "Décaméron postmoderne" était un "pied de nez à la mode du court - des récits efficaces et bien ficelés". L’arborescente saga de la banque Mir suit le même protocole que celui du chef-d’œuvre de Boccace où, fuyant la peste qui ravage Florence, un élégant cercle de jeunes gens se raconte des histoires. Ici c’est à la suite d’une catastrophe nucléaire survenue à Barcelone que les dramatis personae (pléthoriques, il y a une liste en fin d’ouvrage) trouvent refuge dans un palais dans les Pyrénées. Elies Mir, président éponyme de la puissante banque, demande à ses trois vice-présidents de définir à quoi sert l’argent afin de choisir son successeur, c’est Le roi Lear revisité ; il est aussi question de joyau perdu, c’est "variations" sur le Graal. Histoires gigognes avec narrations qui s’enchâssent, dédales borgésiens, conversations cultivées façon Côté de Guermantes, digressions existentielles à la Musil. Il serait bien ardu de fournir un "pitch".

Si en architecture Miquel de Palol avoue aimer à la fois les volutes baroques d’un Borromini, la rationalité calme de Josep Lluís Sert ou l’épure fascisante de Giuseppe Terragni, dans le domaine littéraire, c’est plutôt à l’esthétique de l’arabesque qu’il adhère - où le mouvement de l’écriture dessine par son rythme les contours du récit, où l’imaginaire foisonnant nous entraîne dans le labyrinthe de la fiction : "Comme dans Alice, lorsqu’on suggère à l’héroïne de Lewis Carroll qu’elle n’a pas tant rêvé qu’elle est peut-être elle-même le rêve de la Reine."

Pourquoi écrire en catalan alors qu’il a vécu toute sa jeunesse en Castille, à Valladolid où ses parents, professeurs d’archéologie, étaient en poste ? Le catalan n’est pas un choix. Il lui était naturel de s’exprimer dans l’idiome ancestral qui fut celui de son arrière-grand-père poète et de son grand-père, également poète et romancier, et dont il porte le prénom. Ecrire dans cette langue longtemps prohibée par la dictature franquiste, l’écrivain indépendantiste le revendique comme un acte de liberté, une joie retrouvée. "La joia retrobada" (la joie/le joyau retrouvé), c’est le titre original de la troisième partie de son roman.

Sean J. Rose

Miquel de Palol, Le jardin des Sept Crépuscules, Zulma, traduit du catalan par François-Michel Durazzo, Prix : 28,50 €, 1 150 p., sortie : 1er octobre, ISBN : 978-2-84304-749-7

Les dernières
actualités