Témoignage

Mon ami Pierre Drachline

Mon ami Pierre Drachline

Pierre Drachline, 2000. - Photo Olivier Dion

Mon ami Pierre Drachline

Philippe Héraclès, éditeur et P-DG du Cherche Midi, salue la mémoire de Pierre Drachline, disparu le 3 décembre dernier.

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Créé le 08.01.2016 à 01h05 ,
Mis à jour le 08.01.2016 à 12h38

Pierre Drachline (1948-2015), écrivain et journaliste, a d’abord été libraire avant de devenir éditeur. Il était plein d’esprit, généreux, jamais avare d’une érudition hors du commun, comme de ses agacements, nombreux et variés. Chaque jour, ce compagnon de route, directeur éditorial du Cherche Midi éditeur depuis plus de vingt ans, dont l’humour et la dérision étaient comme une religion, distillait son pessimisme. Il a apporté, au Cherche Midi éditeur, sa connaissance de la littérature, des livres, des mots et des écrivains rares. Il les connaissait bien, ses auteurs fétiches qu’il nommait les "irréguliers" de la littérature, les Gaston Criel, André Hardellet, Jean Schuster ou Maurice Blanchard. Il les avait pratiqués longuement comme lecteur puis comme éditeur. Ce furent les aventures de Plasma dans les années 1970 puis de Manya au début des années 1980. Il fréquentait aussi ces inclassables en tant que critique au Monde des livres, à Libération ou comme producteur à France Culture avec la volonté d’être un passeur de livres, à l’image de celui qui vous indique le chemin de la liberté. Au Cherche Midi, ce gamin de la banlieue parisienne fit venir sa brillante petite troupe : François Bott, Tristan Cabral, Louis Calaferte, Didier Daeninckx, Martin Monestier, Jean-Claude Pirotte, Boris Schreiber qui obtint le prix Renaudot en 1996 pour Un silence d’environ une demi-heure, Valère Staraselski ou Raoul Vaneigem.

Editeur engagé dans le plaisir du texte, Pierre Drachline fut aussi un écrivain hors pair, un styliste exigeant qui ne laissait rien passer, ni à lui-même ni aux autres. Les titres de ses ouvrages indiquent leur provenance : Autopsie à vif (1976), Le cœur à l’horizontale (1988), Fin de conversation (1996), Une enfance à perpétuité (2000), L’enchantée (2003), Une si douce impatience (2006), L’île aux sarcasmes (2007), Borinka (2010) ou Pour en finir avec l’espèce humaine (2013). Dans ce pamphlet fièrement libertaire qui sonne comme un appel au désordre, il donnait une clé de ses passions. "Qui ne connaît pas l’ivresse littéraire ignore qu’il est possible de bondir hors de soi. De s’évader d’un corps dont les limites enchaînent à la morne réalité des choses."

Libre

Oui, Pierre Drachline était, au propre comme au figuré, libre dans ses enthousiasmes et dans ses détestations. Grand amateur de traits d’esprit et de dessins d’humour - il est aussi l’auteur de Dictionnaire humoristique de A à Z (1993), Dictionnaire humoristique des surréalistes et des dadaïstes (1995), Les Marx Brothers : pensées, répliques et anecdotes (1995) -, il venait de postfacer, avec moi, au Cherche Midi l’album signé Cabu Toujours aussi cons ! 300 dessins toujours d’actualité et il avait rendu, malgré sa maladie, le manuscrit de son dernier livre qui paraîtra à l’automne : Eloge de l’imposture. "Dans l’ordre de l’imposture, l’humain ne m’a jamais déçu", écrit-il. Dans l’ordre de la complicité, de l’amitié jamais trahie, Pierre Drachline ne m’a jamais déçu.

Rien ne l’inspirait plus qu’une librairie. Elle était son seul commerce de proximité. Avec cette disparition l’édition perd une figure majeure, et la littérature un écrivain qui ne s’occupait que de ses auteurs et qui n’a pas eu la reconnaissance qu’il méritait. Quant à moi, j’ai perdu un ami, celui qui voyait l’apocalypse pour demain, tout en bâtissant un catalogue d’éditeur qui nous ressemblait. Comme si rien d’autre ne pouvait exister que notre passion commune.

Nota : Les titres et intertitres sont de la rédaction.

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