Portrait

Natalia Turine : la tête rebelle des lettres russes

Photo PHOTO OLIVIER DION

Natalia Turine : la tête rebelle des lettres russes

Après une première vie à la télévision à Moscou et Paris et une carrière dans la photographie, la fille de diplomate a fondé il y a deux ans Louison éditions et vient de reprendre l’emblématique librairie russe de Paris, Le Globe. Portrait d’une femme au goût prononcé pour l’underground.

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Par Clarisse Normand,
Créé le 17.02.2017 à 00h00,
Mis à jour le 17.02.2017 à 10h59

Louison est le surnom de la guillotine, inventée par le docteur Antoine Louis. C’est aussi le nom que Natalia Turine a choisi lorsqu’elle a créé sa maison d’édition en 2015. Elle coédite alors, avec Daphnis et Chloé, un premier titre, Nostalgia, la mélancolie du futur, un recueil de nouvelles réunissant 18 écrivains russes contemporains, parmi lesquels les turbulents Edouard Limonov, Vladimir Sorokine ou encore Zakhar Prilepine. En janvier 2016, elle publie le premier titre 100 % Louison, Feu rouge : roman cathédrale, une histoire de la Russie, de la révolution au régime de Poutine, signé Maxim Kantor. En juin 2016, elle présente aux libraires réunis par son diffuseur Interforum les titres de sa première rentrée littéraire, dont Le cas Pavlenski, la politique comme art de Piotr Pavlenski, dissident russe connu pour ses performances radicales (lèvres cousues afin de dénoncer le manque de liberté, scrotum cloué sur la place Rouge à Moscou lors de la journée annuelle de la police…). Enfin, en octobre 2016, l’impétueuse éditrice reprend l’emblématique librairie russe de Paris, Le Globe. Elle ne cache pas son ambition de créer un véritable pôle culturel russe en France.

Chic et rock

Personne n’avait vu venir Natalia Turine, qui mène pourtant tambour battant son entrée dans le monde des lettres. Remarquable par son carré déstructuré blond platine, son look rock and roll chic et son goût pour les émeraudes, cette fille de diplomate russe affiche un parcours éclectique. "Si à 52 ans on n’est pas éclectique, c’est qu’on est con !" lâche-t-elle avec un franc-parler volontiers iconoclaste.

Née en 1964, elle reconnaît avoir été marquée par son adolescence passée en France. "C’était très rock and roll pour une Russe d’avoir accès à la culture occidentale. Mais au fond, j’ai été déçue", assure-t-elle pour mieux revendiquer ses attaches russes.

De retour à Moscou, elle étudie la philologie puis entame une carrière de journaliste audiovisuelle. "On était en pleine perestroïka. La télévision cherchait de nouvelles têtes. Tout était permis. J’ai pu ainsi animer une émission à la façon de Karl Zéro à ses débuts." Toutefois, en 1990, elle revient en France où elle est invitée par France Télévisions à présenter une rubrique quotidienne au journal de 20 heures sur Antenne 2. Puis elle rejoint l’émission de Thierry Ardisson, lance la sienne, "Paristoika", sur MCM, et anime "Macadam music" sur FR3. Mais, avoue-t-elle, "je m’ennuyais à la fin". D’où son nouveau retour en Russie où elle devient directrice artistique de la chaîne nationale RTR, puis vice-présidente de la Fondation pour la culture russe, tout en publiant dans le magazine littéraire Snob.

Mariée en 1991 à François Thiellet, le fondateur de Thema TV (fournisseur de contenus audiovisuels et éditeur de chaînes de télévision notamment en Afrique), elle se réinstalle en France à la naissance de son deuxième enfant et met fin à sa carrière audiovisuelle pour se consacrer à la photographie. Mais, là encore, la lassitude pointe. Sollicitée par le rédacteur en chef de Snob pour publier un livre en français à partir des articles du magazine russe, elle coédite Nostalgia avec Daphnis et Chloé dont elle détient, avec son mari, des parts de capital. "C’est à ce moment que j’ai découvert le métier d’éditeur."

en dates

1964 : naissance en Allemagne de parents russes.

1973-1980 : adolescence en France.

1981-1986 : étude de philologie à Moscou.

1987-2002 : journaliste-animatrice sur des chaînes de télévision alternativement russes et françaises.

1991 : mariage avec François Thiellet, producteur audiovisuel français.

2003-2014 : photographe.

2015 : création de Louison éditions.

2016 : reprise de la librairie du Globe.

Attirée par les "brebis galeuses"

Avec Alexandra Bikialo qui, après un parcours dans l’audiovisuel, devient son associée avec une part de capital minoritaire, elle crée Louison éditions avec la volonté de publier "des auteurs libres et des ouvrages disruptifs". Se réclamant de la culture underground et attirée par les "brebis galeuses", elle "recherche des clodos qui ont des choses à dire. Quand tu as à bouffer, tu penses autrement. Moi je cherche des gens qui ont faim." Le ton est donné. Aujourd’hui, son catalogue compte une quinzaine de livres au contenu souvent décapant mais au design soigné avec des couvertures cartonnées noir et blanc et des tranches rouges. Afin d’aider à leur promotion, les écrits sont préfacés par des auteurs français médiatiques, comme Eric Naulleau, Nicolas Rey ou Mazarine Pingeot. Mais Natalia Turine, qui emploie désormais quatre salariés dans sa maison d’édition installée dans un immeuble haussmannien du 16e arrondissement de Paris, entend élargir sa production pour faire vivre la littérature russe et ses classiques. "Les éditeurs français ferment peu à peu leur département russe. Et pour cause. Les titres sont souvent de gros volumes coûteux à traduire et peu lus… malgré tous les discours tenus dans les salons parisiens !" Tout en lançant une collection où des auteurs français sont invités à réinterpréter un thème littéraire russe, avec un premier titre paru autour de Lolita, Louison s’apprête à rééditer des titres épuisés de la période soviétique. Dès le mois de mai ressortira Les enfants de l’Arbat d’Anatoli Rybakov, best-seller mondial qui était paru en France en 1988 chez Albin Michel.

Seule à la barre depuis le départ d’Alexandra Bikialo en février, Natalia Turine annonce aussi quatre traductions, dont un deuxième livre de Youri Maletski, La pointe de l’aiguille, et un roman non policier de Boris Akounine, Aristonomie.

Reconnaissant que son mari n’est "jamais très loin, car ce que je fais, c’est plutôt des dépenses", elle entend aussi redonner à la librairie du Globe les moyens de continuer à faire rayonner la culture russe. Elle prépare la création d’un prix littéraire russe décerné par un jury africain car "notre littérature, lance-t-elle, a des racines black ! D’ailleurs, l’arrière-grand-père de Pouchkine, Abraham Hanibal, était camerounais." Toujours ce regard décalé.


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