Jeune public

On peut repousser le point de vue des censeurs de livres sur la « théorie du genre » en bibliothèque au nom de valeurs : émancipation, pluralisme, liberté d'expression, démocratie, fraternité. On a raison de le faire et cela pourrait suffire. On peut aussi le faire en montrant l'incohérence de ce point de vue avec la vision contemporaine de l'enfant.

Quelle vision de l'enfance est-elle à l’œuvre chez les censeurs de la « théorie du genre » ? Les enfants seraient une pâte à modeler, une matière sur laquelle il s'agirait d'appliquer un programme moral, une vision du monde dans laquelle les statuts seraient solidement ancrés. La naturalisation de l'identité de genre relève de cette manière d'enfermer les individus (et dès leur plus jeune âge) dans leur statut. Les filles sont faites pour la lessive et la cuisine ! Combien de livres mettent-ils en scène ces situations montrant au passage qu'on pourrait lancer une controverse à ce sujet ? Avec cette vision naturalisante, il faudrait aussi interdire la production éditoriale sur les inégalités sociales pour lui substituer l'évidence de la différence entre les élites et le peuple. En effet comment laisser imaginer que des enfants pauvres puissent devenir riches et puissants ?!

Cette vision est contestée et pas seulement par les intellectuels-relativistes-de-gauche ! On peut ainsi soupçonner que les enfants des parents les plus engagés dans le combat sont autorisés à prendre la parole à table. Au nom de quoi ? Ne devraient-ils pas écouter les conversations des parents dans le respect du statut d'enfant qui est le leur ? Si les parents ont renoncé à imposer ce silence, c'est qu'ils envisagent leurs enfants comme porteurs d'une identité propre qui va au-delà du statut de « fils » ou « fille ». Ils ont à cœur de rencontrer la personne de leur enfant et ce qui le singularise : manières de parler, idées, goûts, événements personnels, etc. Ils peuvent même aller à la bibliothèque et emprunter des albums dont la lecture sera l'occasion de saisir les éléments du caractère de chacun de leurs enfants. Ils pourront même trouver des livres qui mettront en scène la séparation du couple parental et la manière de surmonter cette épreuve (Au fait, combien de ces opposants à la « théorie du genre » ont renoncé au divorce pour vivre avec un conjoint sans amour ?).

La vérité est donc bien que les adultes sont des personnes et que les enfants ont vocation à l'être aussi. Et parmi l'univers des possibles, certains enfants (et non tous !) pourront devenir homosexuels ou découvrir que leurs parents le sont. La production littéraire ne fait que s'emparer de ces situations pour en faire un récit. C'est à juste titre que les bibliothèques acquièrent des documents qui traitent de ces questions qui aideront les enfants à se construire. Car s'ils ne sont pas de la pâte à modeler, ils doivent construire la personne qu'ils sont et les livres offrent un formidable support pour cela. La bibliothèque est le lieu pluraliste de construction de la personne. Elle se doit donc d'offrir des livres non seulement sur le golf mais aussi sur le polo et le tennis !

Cette cabale de l'extrême droite, instrumentalisée par la droite, repose donc sur une vision caricaturale et surannée de l'enfant et de l'individu. Elle n'aura sans doute pas de grand effet sur l'opinion mais il convient d'expliquer ses limites et de montrer les incohérences de cette vision avec les pratiques y compris des opposants.
 

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