Où va la presse littéraire ? | Livres Hebdo

Par Pauline Leduc, le 30.10.2015 (mis à jour le 30.10.2015 à 11h18) Critique

Où va la presse littéraire ?

Photo OLIVIER DION

Départ de François Busnel de Lire, redressement judiciaire pour Le Magazine littéraire et une Nouvelle Quinzaine littéraire au bord de l’implosion : la presse littéraire va mal. Un malaise qui ne se réduit pas à la crise générale des médias.

Il aura fallu courir les vendeurs de journaux pour les trouver. La Nouvelle Quinzaine littéraire, Le Magazine littéraire et Lire, par ordre croissant de tirage, constituent, chacun avec son positionnement propre, le noyau de la presse strictement littéraire française diffusée en kiosque. "On ne nous les demande pas bien souvent, mais ils ont quand même leurs fidèles ; malheureusement, comme partout, leurs ventes baissent clairement", se désole le kiosquier de l’avenue Parmentier, à Paris, qui ne serait pas surpris "si l’un d’entre eux venait à disparaître".

Se remettre en question

Pour des raisons différentes, tous trois sont actuellement dans la tourmente, tandis que leurs confrères, tel Le Matricule des anges, affichent aussi une santé fragile. Victimes de la crise globale des médias ? "Certes, elle existe, mais en faire constamment son procès évite de se remettre en question, soupire Pierre Assouline, ancien rédacteur en chef de Lire et actuel conseiller éditorial du Magazine littéraire. Quand je vois que nous ne sommes plus que trois publications… ce n’est pas très glorieux." Pour Bertrand Py, directeur éditorial d’Actes Sud, la presse littéraire souffre de difficultés propres qui viennent s’ajouter à celles de la presse en général. "Elle a ses laissés-pour-compte et ses personnalités préférées, estime-t-il. Ses prescriptions se font moins convaincantes en termes de contenus qu’en termes de personnalités littéraires du moment. Au final, la confiance du public s’en ressent."

Impact en berne

Même son de cloche au Matricule des anges, magazine littéraire indépendant et associatif, où l’on estime que "l’acheteur de magazines littéraires est un consommateur lambda : s’il voit les mêmes livres mis en avant d’un titre à l’autre, il finit par se lasser". Ce phénomène qui consisterait "à parler de ceux dont on parle déjà" trouve un écho dans la petite annonce - "auteur cherche journaliste curieux" - passée dans Libération il y a deux semaines par l’écrivain Fabrice Guénier. Son ouvrage Ann (Gallimard), pourtant en lice pour le prestigieux Renaudot, n’avait, selon lui, bénéficié d’aucune critique ou article, contrairement à certains de ses illustres concurrents.

Cette tendance à pratiquer, selon la formule du Matricule des anges, "une politique de l’offre et non de la demande" décrédibiliserait les titres littéraires. Pour Caroline Gutmann, directrice de la communication du Seuil, "ces titres spécialisés nous sont essentiels : c’est encore le lieu où l’on peut consacrer une longue critique à un ouvrage, critique qui, j’en suis sûre, donne à son lectorat l’envie d’acheter des livres". Chaque mois, Lire et Le Magazine littéraire traitent chacun de 60 titres. C’est trois fois plus qu’un supplément littéraire d’un quotidien et six fois plus que les pages livres d’un hebdo. Mais en librairie, Philippe Leleu, propriétaire du Labyrinthe à Amiens, constate que "cela fait longtemps qu’ils n’ont plus le même impact polémique et commercial que les hebdomadaires ou quotidiens généralistes". Pour lui aussi, les critiques de ces magazines spécialisés "chroniquent un peu toujours les mêmes livres, se copient presque et tendent maintenant à ne plus se battre sur la forme :l’objet littéraire", même s’il admet que ce n’est pas la seule cause de la désaffection dont ils sont victimes.

Trois publications dans la tourmente

Lire : plan social et départ de François Busnel

Mensuel "grand public" fondé en 1975, Lire est pris dans la tourmente de sa maison mère, L’Express, rachetée en juin par Patrick Drahi (Altice). Ce dernier prévoit un plan social visant 125 salariés. Le 12 octobre, François Busnel, directeur de la rédaction de Lire depuis 2004, annonce sa démission "pour désaccord avec le nouvel actionnaire". Pour Hubert Artus, collaborateur du magazine, "cette façon élégante de partir était une manière de sauver Lire : je pense que l’économie de son salaire va contenter les investisseurs, avec qui nous ne voulons pas entrer en conflit, alors même que nous sommes déjà peu chers à produire". Il ne reste plus qu’un poste salarié chez Lire, réalisé par 15 pigistes. Selon l’OJD, le titre, vendu en moyenne à 53 000 exemplaires, accuse une baisse de près de 7 % de ses ventes entre 2014 et 2015.

Le Magazine littéraire : victime de son groupe

Publication mensuelle - presque cinquantenaire - régulièrement citée comme référence par les étudiants ou universitaires, Le Magazine littéraire est lui aussi victime de la mauvaise santé de son groupe, Sophia Publications. Ce dernier - détenu par Maurice Szafran, Thierry Verret et Gilles Gramat - est en redressement judiciaire depuis janvier 2015. Hervé Aubron, son rédacteur en chef adjoint, n’a "aucune visibilité sur l’avenir " du titre, qui compte six journalistes salariés, mais souligne le redressement des ventes en kiosque depuis cet été, "+20 % environ pour chaque numéro". Une perspective plutôt positive alors que ses ventes s’étiolent : selon l’OJD, avec une diffusion moyenne de 18 000 exemplaires, elles accusent une chute de 8,5 % entre 2014 et 2015.

La Nouvelle Quinzaine littéraire : le management en question

Fondée en 1966, La Nouvelle Quinzaine littéraire "reste stable dans ses ventes", selon sa directrice de publication Patricia De Pas. Le bimensuel indépendant et constitué de bénévoles, qui porte l’héritage de son fondateur Maurice Nadeau, tire à 9 000 exemplaires. Début octobre, la direction éditoriale collégiale dénonçait "une succession d’événements ayant fait exploser la structure du journal" et mettait en cause le management de Patricia De Pas ainsi que les changements éditoriaux envisagés. Si, selon cette dernière, "un dialogue est en cours ", Tiphaine Samoyault, membre de la direction éditoriale, estime que "sans réelle médiation une bonne partie de l’équipe quittera la NQL".

Pour l’analyste des médias Olivier Aïm, ces phénomènes sont dus à la façon même dont la presse littéraire traite son sujet, "car elle tend aujourd’hui à s’intéresser essentiellement au livre par le prisme de son actualité et de sa résonance médiatique plutôt que par celui de sa construction littéraire. En tentant de s’aligner sur les news magazines, elle s’appauvrit. A une exception près, La Nouvelle Quinzaine littéraire, précise-t-il, puisque celle-ci faisait jusqu’ici figure de résistante". Par son modèle économique, volontairement "non capitalistique" selon sa directrice, Patricia De Pas, et par son contenu tout aussi volontairement "hors normes", dont la réorientation inquiète nombre de collaborateurs de la NQL.

L’air du temps

Mais si le désamour du lectorat de cette presse littéraire est simplement dû à une uniformisation et à un appauvrissement de ses contenus, comment expliquer alors qu’il n’achète pas davantage les publications plus "en marge" ? A côté de la NQL, Le Matricule des anges plafonne à 3 500 exemplaires par numéro. Books, à 11 000 exemplaires, lutte pour sa survie. Et, à bien y regarder, si la une du numéro d’octobre du Magazine littéraire - "Lumières contre anti-Lumières, la déchirure française" - met en avant les très médiatiques Michel Onfray, Alain Finkielkraut et Emmanuel Todd, on y trouve aussi un grand entretien avec Philippe Forest, biographe d’Aragon, ou de longues critiques d’œuvres de fiction comme de non-fiction.

"Une couverture, c’est fait pour vendre, mais l’essentiel pour moi, c’est le contenu", explique Pierre Assouline. Hors de question donc de transiger avec la tradition d’excellence qui a fait la renommée du magazine, alors qu’il s’agit de "refaire du journal un titre qui compte, à l’aube de ses 50 ans". Le prochain numéro sera d’ailleurs consacré à Pascal. A Lire, le journaliste Hubert Artus défend aussi la qualité des articles, et ce mélange de papiers "grand public" et de papiers "plus expérimentaux et innovants". Plus qu’une crise des contenus, c’est la quête, comme pour tous les médias, de cette équation parfaite entre qualité et rentabilité qui se joue en ce moment. Une tâche d’autant plus difficile lorsqu’on parle de culture, puisque, comme le souligne Pierre Assouline, elle est elle-même en crise. "Partout dans les médias français, la part des pages littéraires est en baisse. Aux Etats-Unis, elles sont parfois carrément supprimées. Quant aux blogs littéraires, ils arrivent bien loin derrière ceux qui sont consacrés à la mode ou à la cuisine." C’est peut-être plus de ce qu’il définit comme "l’air du temps" que souffre la presse littéraire que de son éventuel appauvrissement.

Vieillissement

Alors que les écrans grignotent chaque jour un peu plus le temps libre de tout un chacun, que la culture du "zapping" s’impose, "la littérature est fragile parce que même si certains, et ils sont nombreux, s’y accrochent, elle n’est plus collectivement le lieu de l’apprentissage ou du rêve", estime Tiphaine Samoyault, membre de la direction éditoriale collégiale de la NQL. Les enquêtes du ministère de la Culture sur les pratiques culturelles des Français ont montré l’érosion continue du nombre de gros lecteurs, cible privilégiée des titres littéraires, depuis plusieurs décennies. Selon une étude GFK, seuls 7 % des Français achetaient plus de quinze livres par an en 2013, contre 10 % en 2011. La part de ceux qui n’achètent pas de livres grimpe, elle, de 18 % à 22 % sur la même période. "On constate bien malheureusement un rétrécissement, doublé d’un vieillissement, de notre clientèle", appuie Philippe Leleu.

Alors que faire ? Résister, innover, viser l’excellence pour amener le lectorat à s’ouvrir à nous et donc aux livres, répondent en substance tous les acteurs de la presse littéraire. Et, pour se rassurer, jeter un œil vers les revues et magazines qui entendent apporter un autre regard sur la littérature : Transfuge,Books, Le Matricule des anges, Décapage, Jef Klak, Hippocampe… Fragiles économiquement, insuffisamment exposés, mais pourtant bien vivants.

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