La décision du tribunal administratif de Montreuil du mois du 26 mai dernier interdisant à la région Île-de-France, représentant 20 % du marché des lycées français, d’éditer des manuels dits libres diffusés sur la plateforme Pearltrees n’a pas refroidi les investisseurs de cette dernière. L'entreprise vient en effet d'annoncer une opération capitalistique rare dans l'EdTech française.
Lundi 22 juin, Pearltrees Education (Broceliand SAS) a confirmé l'entrée à son capital du Fonds Stratégique des Transitions (FST), géré par ISALT — société de gestion détenue à 39 % par la Caisse des Dépôts —, à hauteur de 46 %, et de RAISE Sustainable Value, géré par RAISE Impact, à hauteur de 31 %.
Un intermédiaire structurant entre éditeurs et prescripteurs
L'opération permet simultanément la sortie d'actionnaires financiers historiques arrivés en fin de cycle, et l'ancrage de 77 % du capital autour d'investisseurs français à mandat d'intérêt général.
Fait notable, ces fonds ne sont pas spécialisés dans l’EdTech, à l'instar d'Educapital qui ne figure pas dans le tour de table.
Avec cette levée de fonds, le signal est néanmoins clair : Pearltrees n'est plus une scale-up périphérique. Avec 1,5 million d'utilisateurs actifs dans les collèges et lycées, plus de 30 % des enseignants et élèves du secondaire touchés, et 2 000 établissements équipés, la plateforme est devenue un intermédiaire structurant entre les éditeurs et les enseignants prescripteurs.
Un modèle économique hors norme dans l'EdTech
Ce qui distingue Pearltrees, c'est d'abord sa trajectoire financière avec un revenu annuel récurrent supérieur à 10 millions d'euros en 2025, une croissance annuelle de 50 % maintenue depuis huit ans, et la R&D intégralement autofinancée.
« Après dix ans d'hyper-croissance autofinancée, nous franchissons une nouvelle étape avec des partenaires qui partagent notre conviction : les outils numériques au cœur de l'école française doivent rester sous contrôle français », déclare dans un communiqué Patrice Lamothe, P-DG et co-fondateur.
Cette solidité a donc permis une sortie ordonnée des actionnaires historiques sans dilution contrainte, un cas d'école dans un secteur EdTech habitué aux levées déficitaires.
La souveraineté comme argument commercial et politique
L'opération s'inscrit dans un contexte de pression croissante des grandes plateformes américaines sur le système éducatif français. Microsoft, OpenAI et consorts renforcent leurs offres à destination des établissements, tandis que les enseignants ont également accès, sans cadre institutionnel, a de nombreux LLM tels que Mistral AI, ChatGPT ou Claude pour préparer leurs cours.
« Pearltrees, en développant une plateforme numérique collaborative, contribue à moderniser nos pratiques pédagogiques et améliore significativement l'apprentissage dans le secondaire », souligne Laurent Piccoli, directeur Associé d'ISALT.
Selon Pearltrees, les fonds levés financeront trois axes prioritaires : l'accélération de Spirit, l'assistant pédagogique IA agentique développé et hébergé en France, déjà adopté par 50 % des enseignants actifs sur la plateforme et conforme au cadre du ministère de l'Éducation nationale, l'élargissement des usages pédagogiques et l'expansion progressive vers les autres marchés européens.
Un déploiement IA à destination des élèves serait en préparation pour l'automne 2026, selon des informations non confirmées officiellement.
Pour les éditeurs partenaires (Nathan, Bordas, Belin notamment, liés à Pearltrees depuis 2018-2019), la montée en puissance de la plateforme représente un canal de distribution à l'échelle, mais aussi un interlocuteur dont le poids dans la chaîne de valeur du manuel numérique ne cesse de croître. « Cette conviction d'impact, d'innovation et de business model incarne pleinement l'ambition portée par RAISE Impact », conclut Aglaé Touchard Le Drian, directrice Générale de RAISE.
Et dans l’édition comme ailleurs, quand un acteur, à la fois partenaire et concurrent (lire ci-après), prend du poids, il appartient à chacun d'en tirer les conséquences stratégiques.
