Pierre Guyotat, pour se souvenir de la censure | Livres Hebdo

Chronique Juridique

Emmanuel Pierrat

Emmanuel Pierrat est avocat au Barreau de Paris et écrivain. Il codirige avec Sophie Viaris de Lesegno et Sirma Guner le cabinet Pierrat & Associés, qui compte une douzaine d’avocats. Emmanuel Pierrat est spécialiste en droit de la propriété intellectuelle. Il a été membre du Conseil de l’Ordre du Barreau de Paris et du Conseil National des Barreaux. Il est Conservateur du Musée du Barreau de Paris. Il écrit dans Livres Hebdo depuis 1995. Emmanuel Pierrat a publié de nombreux ouvrages juridiques sur le droit de l’édition et le droit du livre, ainsi que d’essais et livres illustrés sur la culture, la justice, la censure et la sexualité. Il est l’auteur de romans et récits parus notamment au Dilettante et chez Fayard. Il a traduit, de l’anglais, Jerome K. Jerome et John Cleland, ainsi que, du bengali, Rabindranath Tagore. Emmanuel Pierrat collectionne les livres censurés et notamment les curiosa. Il est Président du Prix Sade et du Pen Club français, organisation d’écrivains internationale fondée en 1921. Il préside également le Comité des Écrivains pour la Paix du Pen International. lire la suite

Il y a 3 mois 3 semaines In memoriam

Pierre Guyotat, pour se souvenir de la censure

Pierre Guyotat - O.DION

L'immense Pierre Guyotat, dont j’ai été l’avocat ses 25 dernières années (et l’ami, au point d’avoir recueilli ses dernières volontés), Membre du Comité d'honneur du Pen Club français, nous a quittés il y a une semaine, laissant ses amis en larmes avec quelques dessins érotiques (exposés, ces dernières années, chez Azzedine Alaïa ou à la Cabinet Galery de Londres) et de nombreux livres, les siens et ceux de ses exégètes.

Dans ses Divers - Textes, interventions, entretiens 1984-2019 (Belles Lettres) paru à l’automne 2019, Pierre signait un texte intitulé « Courbet au rayon X : contre la loi de censure », paru originellement dans Libération en 1994. Il y défendait Jacques Henric, dont le livre Adorations perpétuelles (Le Seuil) reproduisait en couverture L’Origine du monde, le si célèbre tableau de Courbet, ce qui avait poussé la police, sur intervention de maires désœuvrés et illettrés, à faire retirer l’ouvrage des vitrines de plusieurs librairies françaises.

Eden interdit

Pierre Guyotat en parlait, hélas, en spécialiste. Il faut encore et toujours redire que, publié en 1970 chez Gallimard et préfacé par Roland Barthes, Philippe Sollers et Michel Leiris, son Éden, Éden, Éden est aussitôt interdit. Raymond Marcellin, ministre de l’Intérieur en prohibe l’affichage, la vente aux mineurs et la publicité. Ni la pétition signée des noms de Maurice Blanchot, Sartre, Genet, Simone de Beauvoir, Pasolini, Pierre Boulez…, ni l’intervention de François Mitterrand devant l’Assemblée, ni l’instruction écrite de Georges Pompidou, alors président de la république, à son ministre de l’Intérieur, ne font revenir celui-ci sur sa décision. 

Dans son livre, Mémoire (Stock, 2009), Catherine Clément raconte une entrevue que lui accorde Pierre Guyotat à l’époque de la parution de son quatrième livre. Où l’on se rend compte que le personnage, peu dissociable de son œuvre et de ses vénéneuses limites, est très amplement à la hauteur de sa sulfureuse réputation. Les choses se déroulent comme suit : une jeune femme est assise à côté de l’écrivain, qui se met bientôt à interpeller Catherine Clément.
« – Vous ne posez pas les bonnes questions. Demandez-lui comment il écrit. 
– Mais je l’ai demandé ! 
– Il ne vous a pas dit ce qu’il fait. D’une main, il se masturbe. De l’autre, il écrit, disait-elle d’une voix unie, sans affect. N’est-ce pas, Pierre ? Dis-lui que tu te masturbes en écrivant. 
Il acquiesça. Tout ça l’indifférait. Elle, moi, l’entretien, tout ça.
 »

Tombeau ouvert

Trois ans avant Eden, Eden, Eden était paru Tombeau pour cinq cent mille soldats. Lui aussi prenait pour cadre la guerre d’Algérie, mêlant relations homosexuelles et combats. Le général Massu, commandant en chef des forces françaises en Allemagne, fit interdire le livre dans les casernes qu’il avait sous ses ordres.

La censure frappant Éden, Éden, Éden ne sera levée qu’en novembre 1981.

Et, au cours des années 1990, la radio F.G. est condamnée pour avoir diffusé - un dimanche matin ! – un extrait du Tombeau… La vigilance de Pierre Guyotat était donc justifiée et son oeuvre aujourd’hui en vente libre, a entre autres mérite celui de le rappeler.
 
 
 
 
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