Pierre Vidal-Naquet et la censure (1/4) | Livres Hebdo

Chronique Juridique

Emmanuel Pierrat

Emmanuel Pierrat est avocat au Barreau de Paris et écrivain. Il codirige avec Sophie Viaris de Lesegno et Sirma Guner le cabinet Pierrat & Associés, qui compte une douzaine d’avocats. Emmanuel Pierrat est spécialiste en droit de la propriété intellectuelle. Il a été membre du Conseil de l’Ordre du Barreau de Paris et du Conseil National des Barreaux. Il est Conservateur du Musée du Barreau de Paris. Il écrit dans Livres Hebdo depuis 1995. Emmanuel Pierrat a publié de nombreux ouvrages juridiques sur le droit de l’édition et le droit du livre, ainsi que d’essais et livres illustrés sur la culture, la justice, la censure et la sexualité. Il est l’auteur de romans et récits parus notamment au Dilettante et chez Fayard. Il a traduit, de l’anglais, Jerome K. Jerome et John Cleland, ainsi que, du bengali, Rabindranath Tagore. Emmanuel Pierrat collectionne les livres censurés et notamment les curiosa. Il est Président du Prix Sade et du Pen Club français, organisation d’écrivains internationale fondée en 1921. Il préside également le Comité des Écrivains pour la Paix du Pen International. lire la suite

Il y a 3 semaines 2 jours Histoire

Pierre Vidal-Naquet et la censure (1/4)

Pierre Vidal-Naquet - DR

La Guerre d'Algérie, la dénonciation de la torture, et la censure qui revient dans la lumière. Premier épisode de la série autour de l'historien Pierre Vidal-Naquet et de ses combats.

Après deux impressionnants volumes consacrés à La Saga des intellectuels français 1944-1989 (Gallimard, 2018), François Dosse vient de livrer une monumentale biographie de Pierre Vidal-Naquet, Pierre Vidal-Naquet, Une vie (La Découverte). 

Le grand historien y apparaît comme un combattant insatiable et vigilant de la justice et de la liberté, en particulier d’expression, de la Guerre d’Algérie… à l’adoption de la loi Gayssot.

La Guerre d’Algérie sera en effet son premier combat, ponctué de nombreux et courageuses prises de parole.

Rouge Toussaint

Ce seront, entre autres son ouvrage sur L’Affaire Audin qui sort en 1958, la co-fondation, en 1960, du journal clandestin Vérité-liberté, la signature du Manifeste de 121 sur le droit d’insoumission pour les appelés, ainsi que la publication de La Raison d’État, charge consacrée, en 1962, à la torture. Les liens avec Jérôme Lindon, mais aussi François Maspéro, seront essentiels.

Rappelons que, le 1er novembre 1954, en Algérie, la Toussaint est teintée de rouge. Des émeutes éclatent dans le pays, particulièrement en Kabylie et dans les Aurès, à l’instigation d’un « Front de Libération Nationale », organisation jusqu’alors inconnue, qui met en cause la présence française en Algérie et entend donner l’indépendance au pays. 70 attentats ont fait huit morts, quatre blessés, et d’importants dégâts matériels. Le MTLD, Mouvement pour le triomphe des libertés démocratiques, principale organisation nationaliste, est dissous, et ses militants sont pourchassés par la police et la gendarmerie. Un appel à la population est lancé par le gouvernement, qui parle d’« agitateurs » prétendant « déclencher la guerre civile ». La menace est sans ambiguïté : « Bientôt un malheur terrifiant s’abattra sur la tête des rebelles ». Il s’agit de faire régner « la paix française ». Dès lors, tous les sympathisants de la cause nationaliste algérienne vont être suspects, inquiétés et arrêtés.

Les membres des partis indépendantistes sont traités avec haine et violence : « Beaucoup de ces hommes, écrit Pierre Vidal-Naquet, furent torturés de la façon la plus abjecte.  Contrairement à ce qui se passait d’habitude, et grâce notamment à l’action courageuse d’un avocat, Maître Pierre Stibbe, ces faits furent rapidement connus en France. » 

Mitterrand

Des articles paraissent dans la presse, au début de l’année 1955. Claude Bourdet, dans France-Observateur dénonce ce qu’il appelle « Votre Gestapo d’Algérie ». François Mauriac, dans L’Express, publie « La Question » où il dénonce les méthodes employées par la police en Algérie. Le journal trotskiste La Vérité est attaqué en justice, en novembre, pour des propos sur la torture par des représentants de l’ordre français. Ces textes ont créé une vive émotion « sur le continent », et François Mitterrand, alors ministre de l’Intérieur, obligé de faire face, selon ses propres termes, aux « mauvaises, fâcheuses, détestables habitudes » de quelques fonctionnaires « gangrenés » ordonne une enquête sur le fonctionnement des services de police en Algérie. Après la chute du gouvernement Mendès-France, le 5 février 1955, Edgar Faure devient président du Conseil, le 23 février.

Le premier rapport officiel commandé par François Mitterrand est remis à Jacques Soustelle, gouverneur général de l’Algérie. Roger Wuillaume, inspecteur général de l’administration, en est l’auteur, et il s’est intéressé aux services de police pour leur activité au moment des événements de novembre 1954. L’enquête est édifiante : le passage à tabac, les violences sont pratiques courantes. Wuillaume est cependant prêt de demander à ses chefs de « couvrir » certaines attitudes « sous conditions ». On trouve sous sa plume quelques formules effarantes : « Par contre, les procédés du tuyau d’eau et de l’électricité, lorsqu’ils sont utilisés avec précaution, produiraient un choc, au demeurant plus psychologique que physique, et par conséquent exclusif de toute cruauté excessive. » Wuillaume va même jusqu’à parler de « l’utilité dans certaines conditions des sévices ». Un programme qui ne demande qu’à dépasser les conditions…

Escalade

En décembre 1955, le rapport de Jean Mairey, alors directeur de la Sûreté, sur le fonctionnement des forces de police en Algérie, sonne l’alarme. Ce haut fonctionnaire n’hésite pas à parler des bavures policières qui entachent les services algériens. On est très loin de la « paix française », l’armée se fait de plus en plus répressive. Tout en parlant des atrocités commises par des « fanatiques » nationalistes, Jean Mairey ne craint pas d’évoquer l’inconduite des forces françaises chargées du « maintien de l’ordre » et de la « pacification ». « Dans les excès, écrit Mairey, la police a sa part, l’armée la sienne. Chef responsable de la Sûreté nationale, il m’est intolérable de penser que des policiers français puissent évoquer par leur comportement les méthodes de la Gestapo. De même, officier de réserve, je ne puis supporter de voir comparer les soldats français aux sinistres SS de la Wehrmacht ». 

La censure s’installe en même temps que la guerre et la torture. Le 3 avril 1955, est instaurée une loi qui déclare l’état d’urgence, et donne pouvoir à toutes les autorités administratives de « prendre les mesures pour assurer le contrôle de la presse et des publications de toute nature ainsi que celui des émissions radiophoniques, des projections cinématographiques et des représentations théâtrales ». Le premier livre visé par la censure est l’ouvrage de Colette et Henri Jeanson, publié aux Editions du Seuil en décembre 1955, et faisant l’objet d’une ordonnance de saisie le 14 janvier 1956 « sur arrêté du préfet d’Alger pour atteinte à la sûreté intérieure de l’État ». Le livre tient des propos qui ne peuvent qu’effrayer les partisans de l’Algérie française : « Ce n’est pas être défaitiste, ni anti-français, que de vouloir regarder en face une situation où se trouve inscrite pour la France, et depuis un certain temps déjà, sa totale défaite ». Le livre de Jeanson concourt  à l’engagement de français aux côtés des indépendantistes algériens.

En 1956, la guerre franchit un nouveau stade. Le 12 mars, l’Assemblée nationale vote les pouvoirs spéciaux, et c’est l’envoi du contingent en Algérie, l’intensification de la guerre, de son cortège de souffrances. Des membres du FLN sont condamnés à mort, exécutés. Les attentats et embuscades se suivent : l’escalade de la violence est terrifiante. Aux massacres d’européens répondent fusillades, pillages et viols. En juin, le FLN lance une offensive à Alger. C’est le début de la bataille d’Alger, où bombes et attentats vont se succéder à un rythme infernal. Pour le pouvoir français en Algérie, il s’agit d’arrêter des terroristes. Quelques Français se souviennent alors que, entre 1940 et 1944, les résistants à l’oppression nazie étaient, eux aussi, appelés terroristes.

A suivre...
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