Entretien

Pierre-Yves Gimenez : une librairie doit "bien accueillir, sans envahir"

Le credo de Pierre-Yves Gimenez, « bien accueillir, sans envahir ». - Photo DR

Pierre-Yves Gimenez : une librairie doit "bien accueillir, sans envahir"

L'architecte, et fondateur de Dessine-moi une librairie explique comment une architecture d'intérieur est primordiale pour ce commerce pas comme les autres.

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Par Propos recueillis par Cécile Charonnat ,
Créé le 21.12.2021 à 09h30 ,
Mis à jour le 21.12.2021 à 12h03

Vous travaillez depuis plus de vingt ans avec les libraires. Constatez-vous une attention particulière portée ces dernières années à la visibilité de l'assortiment et à la circulation des clients ?

Il y a 20 à 25 ans, la notion de qualité de l'espace n'existait pas chez les libraires. Lorsque l'on évoquait ce sujet avec eux, on leur parlait chinois. Aujourd'hui, c'est différent. Ils sont conscients que la « librairie cloaque » est un modèle dépassé et sont sensibles à ce besoin de visibilité et d'espace chez les clients. La tendance est là : cette demande apparaît dans quasiment tous les projets de création ou de réaménagement sur lesquels je travaille. C'est un vrai changement.

Comment faites-vous pour traduire cette demande dans l'aménagement ?

Nous regardons évidemment la taille des allées et le circuit de déambulation des clients. Les libraires sont aussi très attachés à la nature de leur mobilier, et notamment au bois. C'est devenu l'alpha et l'oméga de l'aménagement dans les libraires. Mais c'est un mantra contre lequel je me bats régulièrement. Il n'y a pas que la nature du mobilier auquel il faut être attentif. La manière de le disposer et de l'agencer compte aussi énormément. Sans oublier l'éclairage, qui est encore plus fondamental. On peut avoir le plus beau mobilier du monde, si on ne sait pas l'éclairer, ça ne sert à rien. C'est un point que les libraires ont parfois du mal à entendre et qui n'est pas beaucoup abordé dans les centres de formations. Je regrette également qu'ils oublient, au fil de leur pratique, que leur magasin est conçu pour un certain nombre de références qu'ils dépassent généralement. C'est toujours au détriment de la circulation et de l'espace laissé au client et cela se révèle contre-productif, tout comme la PLV qui envahit tout.

Pourquoi les clients se sentent-ils mieux dans un espace aéré ?

L'appropriation de l'espace se fait à partir de la détente corporelle. J'explique souvent aux libraires que quand les clients entrent chez eux, ils doivent pouvoir lâcher les trapèzes. Pour apprécier l'expérience en librairie, avoir le corps détendu est préférable. Si les clients se sentent gênés, s'ils se cognent dans un meuble ou une pile de livres, s'ils sont sans cesse obligés de s'excuser auprès des autres clients pour pouvoir passer quelque part, ils n'ont plus envie de rester et n'achèteront que le nécessaire. On parle aussi de crédit émotionnel. Quand un client entre dans une librairie, il en a une certaine dose que l'on ne doit surtout pas saturer ou épuiser avec des contraintes liées à l'espace.

Avoir le corps détendu a donc une incidence sur le passage en caisse ?

Bien sûr ! Dans une librairie, l'attention des clients doit aller vers les livres et pas ailleurs. Il faut donc veiller au confort et à l'ergonomie mais aussi à l'empreinte que l'aménagement ou la décoration peuvent avoir sur les clients. L'ego du créateur de l'espace ne doit pas être trop marqué pour laisser en lumière le produit principal : le livre. Dans chacun de mes projets, je ne perds jamais de vue l'objectif final : les livres doivent passer en caisse. Nous naviguons donc sans cesse sur le fil d'un rasoir. Les librairies doivent être belles et accueillantes mais le client doit très vite entrer dans les livres. Bien accueillir sans envahir, tel est l'objectif de chaque libraire que j'aménage.

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