Décryptage

Pourquoi le livre a gagné la bataille du « commerce essentiel »

L'opération click and collect à la librairie La Procure, à Paris. - Photo OLIVIER DION

Pourquoi le livre a gagné la bataille du « commerce essentiel »

De nombreux théâtres occupés. Des musées, théâtres et cinémas qui brûlent de rouvrir. Mais à la différence de ces lieux culturels emblématiques, les librairies sont, elles, restées ouvertes. Pourquoi le monde du livre a-t-il gagné cette bataille du « commerce essentiel » ? Lobbying plus efficace, privilège historique... Histoire et analyse d'un traitement d'exception.

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Par par Françoise Benhamou,
Créé le 15.05.2021 à 08h45,
Mis à jour le 15.05.2021 à 10h02

Essentielles, les librairies ?

- Peut-être, a-t-on pensé en haut lieu en mars 2020 ; mais ce fut finalement non. Il faut dire que l'absence de protocole sanitaire et de matériel face au virus avait conduit le Syndicat de la librairie française (SLF) à décliner l'invitation à ouvrir avancée par Bruno Le Maire.

- Non, a-t-on répondu en octobre 2020. Pourtant, de l'autre côté de la frontière, en Belgique reconfinée, les livres étaient considérés comme essentiels, sans que nul ou presque y trouve à redire.

- Oui, a-t-on finalement tranché en février 2021. Et c'est ainsi que les librairies bénéficient d'un décret qui précise que les « commerces de détail de livres pourront rester ouverts dans le cadre de l'état d'urgence sanitaire ».

La décision de rouvrir les librairies aura obéi à tout un faisceau de considérations : renoncement au confinement trop sévère car il désespère la population, volonté de mettre un terme à une situation ridicule qui conduisait à interdire l'accès aux rayons livres de magasins ouverts au prétexte d'un traitement non discriminatoire, effet du lobbying, réponse au signal qu'a représenté le retour des clients dans les librairies. Mais pourquoi a-t-on privilégié le livre plutôt que d'autres pans des activités culturelles ?

L'incertitude radicale et le règne d'Ubu

Comme le note Robert Boyer dans Les capitalismes à l'épreuve de la pandémie (La Découverte), la pandémie fait passer notre société du risque à l'incertitude radicale. Comment décider, quand les paramètres de la crise demeurent changeants ? Il y a la solution du mimétisme, celle de la décision univoque, le choix de « faire simple ». Mais pour les librairies, « faire simple » se révéla plutôt compliqué. Dès lors que le gouvernement français eut décidé de classer les librairies comme commerces « non-essentiels », il fut amené à interdire la vente de livres dans les grandes surfaces et enseignes culturelles, faisant poser des sortes de barrières afin de neutraliser les espaces librairie. Terrible image que celle d'un gouvernement qui, pour défendre le livre, le traite un peu comme on traite une scène de crime.

Face à cette situation ubuesque, la prise en charge de la quasi-totalité des frais d'envoi des livres commandés auprès des librairies indépendantes pendant la durée du confinement, afin de les aider à poursuivre leur activité à travers la vente en ligne, apparaît comme un retour à la raison : une mesure simple, créatrice d'égalité de traitement, adaptée au contexte.

Les librairies de proximité, qui maillent tout notre territoire, sont en mesure d'accueillir les lecteurs « dans des conditions sanitaires sûres et éprouvées » (ici à la Librairie Compagnie, à Paris). - Photo OLIVIER DION OLIVIER DION

Deux arguments ont prévalu, in fine, dans ce retour à la raison. Tout d'abord, répondre au besoin de s'évader et de comprendre. Il est toutefois cruel de confronter cet argument à la dernière étude du CNL, qui montre le recul de la lecture en 2020, avec un taux de non-lecteurs de 19 % des Français. Si d'aucuns peuvent s'en passer, le livre est-il essentiel ? Et ne faut-il pas défendre la présence du livre là où le non-lecteur peut le rencontrer, dans l'hypermarché par exemple ? Un deuxième argument est intervenu : dans l'écosystème français, la défense du livre et de la lecture passe par la librairie ; elle en est une condition nécessaire, même si elle n'est guère suffisante.

Lobbying

Forte de tels arguments, une intense mobilisation avait suivi la décision de la fermeture : report de plusieurs attributions de prix littéraires, en solidarité avec les librairies, communiqué commun du Syndicat national de l'édition (SNE), du SLF et du Conseil permanent des écrivains soulignant que depuis le premier confinement, les librairies de proximité, qui maillent tout notre territoire, sont en mesure d'accueillir les lecteurs « dans des conditions sanitaires sûres et éprouvées », soutien de personnalités politiques, parmi lesquelles François Hollande, pétition lancée par François Busnel avec le SLF et le SNE (« Monsieur le Président, faisons le choix de la culture en rouvrant les librairies »). Signal envoyé à la culture ? Les uns mais pas les autres... Le changement de position du gouvernement ne peut être interprété seulement comme le fruit du lobbying. Il faut s'interroger sur ce choix public qui a consisté à rouvrir les librairies mais ni les cinémas, ni les théâtres, ni les musées. Des considérations d'ordre sanitaire ont joué ; elles ne sauraient suffire, et sont de peu de poids dans le cas des musées. À côté de la mobilisation du monde de l'édition, il faut souligner celle des acheteurs/lecteurs, qui furent prompts à retourner dans les librairies dès que cela devint possible, et qui répondirent positivement à l'injonction de soutenir le livre. Les théâtres aujourd'hui occupés sont-ils l'objet d'un même élan de solidarité ? La réponse est peut-être positive, mais elle ne peut se matérialiser de façon évidente.

Donner des gages au monde culturel

Pour un gouvernement accusé de sous-estimer la crise culturelle et de ne pas comprendre le caractère essentiel de la culture, a joué la nécessité de donner un gage à celle-ci, avec, en miroir inversé, le coup d'arrêt à l'activité des cinémas, des musées et du spectacle vivant. Le soutien à ces derniers passe par le maintien de la subvention, par l'intermittence (pour le spectacle et l'audiovisuel) et les aides du fonds de soutien, ainsi que par le fond de relance. Le livre a bénéficié d'aides spécifiques et de l'éligibilité aux aides plus générales (chômage partiel, PGE, etc.). Mais il fallait aller plus loin et marquer une reconnaissance toute particulière à l'endroit du livre, première industrie culturelle et objet symbole de notre exception culturelle.

Les théâtres aujourd'hui occupés sont-ils l'objet d'un même élan de solidarité ? - Photo OLIVIER DION

Les acteurs du livre (hors bibliothèques), de longue date attentifs à leur indépendance commerciale et intellectuelle, sont moins demandeurs d'intervention publique que d'autres acteurs culturels, même si l'on observe une plus grande présence des pouvoirs publics depuis les années Lang. Paradoxalement, cette distance relative aura rendu d'autant plus audible la revendication de l'ouverture : elle ne pouvait être balayée d'un revers de main au prétexte qu'il s'agissait là des colères récurrentes d'un monde majoritairement dépendant du soutien public.

Reconnaissance de la spécificité du livre

On peut aussi déceler dans le traitement spécifique du livre une victoire du bien culturel le plus intimement lié aux apprentissages scolaires, à une école que l'on a tenu à laisser ouverte. On peut également voir dans la décision gouvernementale une reconnaissance du plus démocratique des biens culturels, à rebours du traitement des galeries d'art par exemple. Au troisième confinement, celles-ci n'ont pas rouvert. Un refus qui renvoie aux inégalités, le monde de l'art apparaissant comme réservé aux plus cultivés, peu intimidés d'en pousser la porte, alors même que le livre, objet peu cher, objet nomade, dont la diversité des contenus fait qu'il peut parler à tous, est à portée de chacun.

Il semble surtout que refuser l'ouverture des librairies, c'était contrevenir à l'esprit de notre politique culturelle, dont un moment fondateur fut l'adoption de la loi Lang, qui stipule que le livre n'est pas un produit comme un autre.On fait remonter l'exception culturelle au combat que mena la France pour obtenir un traitement séparé des biens audiovisuels dans le cadre des négociations sur le commerce international. Mais l'exception culturelle doit bien plus à la loi sur le prix unique du livre qu'aux dispositifs de protection de notre industrie de l'image. La loi Lang a ancré la politique culturelle dans un triple socle : protection contre toutes les formes de concurrence déloyale, objectif de diversité culturelle, démocratisation à travers une offre présente sur tout le territoire, y compris dans les régions rurales.

Lors des trois temps de cette histoire, celui du premier confinement où les librairies ont fait ce qu'elles ont pu, celui où le click and collect s'est installé, puis celui de la réouverture, le numérique s'est imposé à trois titres : comme forme complémentaire de la prescription, comme modalité de la commande à distance, comme outil de lecture. Amazon a pu renforcer sa position dans l'univers du livre, tandis que, dans les secteurs du cinéma et de l'audiovisuel, les plateformes américaines ont franchi une étape supplémentaire de leur domination. Rouvrir les libraires, c'est se mettre en cohérence avec la volonté de mieux se défendre contre les Gafam.

Une affaire de bon sens, et surtout de sens

Quant au triste débat sur ce qui est essentiel, il fut cannibalisé par la crainte de voir sombrer l'économie. La définition de l'essentiel a oscillé entre diverses propositions : ce qui assure la tolérance de la population aux confinements et couvre-feux successifs, ce qui autorise un déroulement a minima de la vie quotidienne, ce qui permet aux activités de base de continuer de s'exercer. Mais où placer le curseur ? L'essentiel est en réalité ce qui donne sens à la vie, le métier, la famille, les relations, les amitiés, les rencontres, les voyages, les moments de convivialité, la lecture. Le philosophe Frédéric Worms rappelle que ce qui compte, c'est « le fait d'avoir les moyens d'exercer nos activités essentielles, et d'abord de les définir librement soi-même comme telles et sans contrepartie ni jugement » (Libération, 10 décembre 2020). Tirer la pelote de l'essentiel vers le livre, c'était se rendre à la raison.


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