1er Roman/France 20 août Laure Gouraige

« C'est pour ton bien », « si j'étais à ta place », ces phrases-là, enrobant insidieusement jugements et conseils, La Fille du père les a entendues sur tous les tons pendant trente ans, avant de trouver le courage d'affirmer ses propres aspirations. Car depuis l'enfance puis le divorce des parents, la narratrice vit sous la domination d'un père qui abuse de sa stature intellectuelle, de sa position d'autorité. C'est un tyran lettré qui porte aux nues la rationalité, l'exception, l'exigence, fixe le choix et la hauteur des barres à sauter. Un père qui raconte Socrate à sa fille de dix ans, en guise d'histoires du soir. Impose le latin dès le collège. Les études de philosophie comme seule voie possible. Qui sait où est le Vrai, le Bien, le Beau. Sa conception de l'éducation condamne sa fille à n'être qu'une projection, un prolongement narcissique, et nie son altérité. « Tu convoquais en moi les traits de tes désirs ». Sous couvert d'amour protecteur « ne pas commettre d'erreurs, ce fut le projet de ta paternité ». Dans cet attachement asphyxiant qui exigeait au mieux l'obéissance, au pire la soumission, où les moindres élans d'indépendance étaient récusés, tout était rapport de force. Et le père gagnait toujours à la fin.

Le premier roman de Laure Couraige décortique cette relation fille/père en huis-clos, cette emprise psychique fondée sur un ascendant moral toxique, et décrypte le double processus d'écrasement et d'affranchissement en dénouant patiemment les liens qui ligotent. Mais la prise de conscience - « Tu as bien été avec moi le pire des pédagogues » - n'est pas seulement la dénonciation d'un chantage affectif pervers et le portrait à charge d'un maître qui refuse toute émancipation à son disciple. Pas plus qu'un agressif règlement de compte à sens unique. La fille regarde aussi en face sa servitude volontaire, ses approbations, et analyse comment, par peur de perdre et de décevoir, elle s'est longtemps rendue complice de l'oppression et a intériorisé sans contestation les injonctions paternelles. 

La fin des compromis, la sortie de l'enfermement arrivent lorsqu'elle poste, le jour de ses trente ans, son premier manuscrit à un éditeur sans en avoir informé son père. Qu'elle prend le risque de la rupture. « Avoir trente ans, c'est cela aussi, te regarder enfin et soutenir mon individualité ». Mais le chemin sera encore long. A chaque étape, ce sera un défi et une lutte. Néanmoins à l'arrivée, il y a ce livre, cette adresse au père, résolue, réfléchie, sans animosité revancharde, mais qui ose énoncer fermement un libérateur « c'est mon choix ».

Laure Gouraige
La fille du père
P.O.L
Tirage: 3 000 ex.
Prix: 17 euros ; 144 p.
ISBN: 9782818049471





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