13 mars > Récit France

« Tumeur 1 saison 1 », « tumeur 2 saison 2 », poumon gauche en septembre, cervelet droit en avril : deux tumeurs valent mieux qu’une, si on veut faire son intéressant. Mais Jean-Marc Roberts pris au piège de la maladie s’obstine à « tout prendre à la blague avec flegme et sarcasme ». A la compassion, à l’autoapitoiement, l’éditeur-romancier préfère l’humour, le protocole désinvolte. Ou regarder ailleurs, loin derrière et laisser venir à lui, volatiles et prégnantes, les chauds effluves des vacances calabraises de son adolescence. Dans l’hiver des hôpitaux parisiens, c’est le retour à la saison de l’insouciance. Les étés 1967, 1968, 1969, 1970 avec Amalia et Mariella, en bikini, sur la plage de Palmi. Et les leçons de l’oncle Félix, le deuxième mari de Joyce, la sœur de sa mère Peggy, rentier devenu propriétaire sur le tard de serres de roses dans le sud de l’Italie.

Plus de quarante ans plus tard, les silhouettes de ses « chères baigneuses » et de cet oncle qui ressemblait à « un Humphrey Bogart arabe », figure virile, saisonnière elle aussi, de l’enfance de « Marcolino », le fils unique sans père, croisent celles du radiothérapeute et du cancérologue référent, de l’hypnotiseur hors de prix, de Noémie, l’aide-soignante, et de Jim, le kiné respiratoire, de l’esthéticienne et de l’orthophoniste…

Jean-Marc Roberts ne sera jamais un mémorialiste. Il a trop peu de goût pour la précision, la documentation… « On trouvera ici des souvenirs en vitesse […]. Je préfère les bouts, les instants, les petites ruses des magiciens, les tours des illusionnistes. » Ne pas s’appesantir, ne pas trop expliquer reste la position. Chez le patient Roberts, un fatalisme souvent travesti en docilité garantit un moral étale, entamé seulement par la perte de la voix, pendant quatre mois, à la suite d’une première opération. C’est un malade qui ne fait pas assez malade et qui rassure son monde : femmes (mère, compagne) et enfants, cinq, nés de trois amours différents. Gabriel, Dina, sa seule fille, médecin, Armand, Tom et Alphonse, il y a ici un moment pour chacun.

Rien dans ce récit n’appartient à un registre guerrier de la maladie : pas de révolte, pas d’épreuve, on traverse au mieux une « sacrée aventure », au pire des « tracas », « une péripétie », « un léger empêchement », cette sensation procurée la nuit par les grains de sable que le jeune vacancier calabrais aimait conserver entre les orteils après la plage. « Le voilà mon truc, subir toujours une petite contrariété qui me pèse mais gentiment. »

Deux vies valent mieux qu’une esquisse aussi en passant, à la manière de Toilette de chat il y a dix ans, l’autoportrait d’un garçon précoce, conscient de ses passages en fraude. A la ville comme à la scène. La scène justement, ce « milieu microscopique », « mon petit monde rachitique », a bien droit à quelques coups de griffes, mais donnés d’une patte lointaine. « N’ai-je pas réservé au monde littéraire mes plus beaux mensonges, ma plus grande mauvaise foi ? » On n’en saura guère plus, l’illusionniste laissant, d’un geste délié, s’envoler comme des tourterelles tant de questions qui n’ont pas de réponse.

Véronique Rossignol

Jean-Marc Roberts
Deux vies valent mieux qu’une
Flammarion.
Tirage : 7 500 ex.
Prix : 13 euros ; 108 p.
ISBN : 978-2-08-130035-4.
Sortie : 13 mars.

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