Qui sont les auteurs de BD? | Livres Hebdo

Par Anne-Laure Walter, le 29.01.2016 (mis à jour le 29.01.2016 à 10h26) étude

Qui sont les auteurs de BD?

Manifestation des auteurs de bande dessinée le samedi 31 janvier 2015 lors du Festival d’Angoulême. - Photo OLIVIER DION

Le lancement, il y a un an, des Etats généraux de la bande dessinée a entraîné une enquête inédite auprès de 1 500 créateurs de BD sur leur parcours, leurs conditions de travail et de rémunération, et leurs relations avec leurs éditeurs, dont Livres Hebdo dévoile les résultats avant sa présentation le 29 janvier à Angoulême. Elle révèle une profession jeune, avec un haut niveau d’études, mais précaire.

Un millier de réponses en moins 48 heures. C’est ce qu’a recueilli à sa mise en ligne l’enquête "Auteurs 2016" lancée par les Etats généraux de la bande dessinée (EGBD), association née il y a un an de l’inquiétude des auteurs du secteur face à la dégradation de leurs conditions de travail (1). La promptitude et l’ampleur des réponses témoignent du besoin des créateurs de bande dessinée de s’exprimer et de comprendre leur milieu professionnel. Il a d’abord fallu, pour partir sur des bases saines, définir l’auteur de BD et identifier ses particularités par rapport, par exemple, au romancier. Le comité scientifique des EGBD a concocté un questionnaire de près de 80 entrées sur le parcours, les conditions de travail, les publications, la promotion, les revenus ou les droits sociaux des auteurs du 9e art. Ce questionnaire a recueilli, entre le 15 septembre et le 15 novembre 2015, 1 469 réponses validées par l’économiste Thomas Paris et deux de ses élèves d’HEC, qui ont assuré le traitement et l’analyse statistiques, tandis que Denis Bajram a mis en forme l’enquête. Livres Hebdo se l’est procurée avant sa présentation lors du Festival international de la bande dessinée d’Angoulême, vendredi 29 janvier de 11 h 30 à 13 h 00, à l’espace Franquin (1).

Périmètre étendu

"L’originalité de notre démarche est qu’au départ il y a une association et non une structure publique, commente Benoît Peeters, président de l’Association EGBD. Certes, nous avons peu de moyens mais nous sommes très proches du métier, ce qui explique le grand nombre de réponses. Près de la moitié des créateurs de BD !" Les répondants au questionnaire sont restés anonymes et tout individu se considérant comme créateur de bande dessinée, amateur ou professionnel, était invité à répondre, du moment qu’il diffuse son travail via un blog, l’autoédition, ou l’édition traditionnelle. Tous les métiers, que ce soient les scénaristes, les dessinateurs ou les coloristes, étaient appelés à participer. Chacun pouvant se définir selon trois catégories : amateurs (15 % des répondants), professionnels précaires (53 %) ou professionnels installés (32 %).

Le caractère très étendu du périmètre et l’impossibilité de vérifier l’identité des répondants introduisent quelques imprécisions, mais l’étude vaut par la quantité, le détail et l’originalité des questions, ainsi que par la franchise des réponses, notamment concernant des sujets tabous tels que les pourcentages de droits d’auteur ou des avances perçues. L’ensemble des réponses constitue une base de données qui permet de dresser une cartographie du groupe professionnel des auteurs de bande dessinée. Une profession jeune, qui ne peut vivre, dans son immense majorité, uniquement de la BD et qui est plutôt inquiète quant à son avenir puisque 66 % estiment que leur situation va se dégrader dans les prochaines années.

Moins de 40 ans et très diplômés

EGBD

79 % des auteurs ayant répondu à l’enquête ont fait des études supérieures, pour la plupart dans le domaine artistique (52 %). Plus ils sont jeunes, plus ils ont une formation spécialisée en bande dessinée. Il y a donc de moins en moins d’autodidactes, ce qui montre la professionnalisation du 9e art, notamment du fait des multiples créations d’écoles. Par comparaison, au niveau national, seule 14 % de la population détient un bac + 2. Mais cette moyenne nationale est plus haute quand on regarde les plus jeunes générations. Or ce que montre l’étude, c’est que les créateurs de BD sont relativement jeunes puisque 56 % des répondants ont moins de 40 ans. Sur ce point, une distorsion est probable car l’enquête s’est faite sur Internet : les retraités y ont relativement moins répondu que les autres catégories. 27 % des participants sont des femmes, un chiffre supérieur aux 12,4 % d’auteures généralement citées du fait que tous les métiers sont présents et que les jeunes sont surreprésentés. Enfin, un quart des auteurs vivent en région parisienne, contre 18 % des Français. Les provinciaux habitent majoritairement en région Rhône-Alpes et dans l’Ouest.

Travailleurs à domicile ou en tournée

EGBD

Près de trois auteurs sur quatre travaillent à domicile tandis que 17 % fréquentent un atelier. Parmi les 6 % qui aiment dessiner ou écrire dans les lieux publics, 69 % prisent d’abord les cafés et 33 % les bibliothèques. 36 % des répondants travaillent plus de 40 heures par semaine et, pour 80 % d’entre eux, le travail empiète sur au moins deux week-ends par mois, notamment lorsqu’ils partent à la rencontre de leurs lecteurs. 63 % des répondants ont participé à un festival de BD pour dédicacer. Enfin, un auteur sur cinq déclare ne jamais ou presque partir en vacances.

Des emplois parallèles

EGBD

71 % des répondants ont un emploi parallèle. La part est moindre pour les auteurs installés mais reste cependant de 55 %. Ces emplois se situent généralement dans un autre domaine artistique ou dans l’enseignement. En 2014, 53 % des répondants ont un revenu inférieur au Smic annuel brut, dont 36 % en dessous du seuil de pauvreté. Un quart des professionnels se définissant comme installés gagnent moins de 17 392 euros. Comme il existe de gros écarts entre les auteurs de best-sellers et les autres, il est plus significatif de regarder la médiane, qui, dans la catégorie des auteurs installés, se situe à 26 000 euros. 36 % de ces revenus sont des droits d’auteur, chacun touchant en moyenne 8,6 %. Les avances sur droits oscillent entre 15 euros et 160 000 euros avec une médiane de 9 000 euros. Sur ce point, il y a une forte inégalité entre les hommes et les femmes, qui touchent 25 % de moins en moyenne.

Mon ami éditeur

EGBD

Les auteurs ne rendent pas les éditeurs responsables de leur précarité. 68 % estiment avoir de bonnes ou même de très bonnes relations avec leurs éditeurs, 27 % moyennes et seulement 5 % mauvaises ou très mauvaises. Les auteurs blâment surtout le trop grand nombre… d’auteurs : 74 % estiment qu’il y a surproduction dans le secteur de la bande dessinée. Ils aiment donc leurs éditeurs auxquels ils sont relativement fidèles. Les deux tiers des répondants collaborent avec seulement un ou deux éditeurs. Plus l’activité se pérennise, plus le nombre d’éditeurs par auteur augmente. Les auteurs installés sont l’objet de plus de convoitises (38 % ont deux éditeurs, 18 % en ont trois).

77 % des auteurs collaborent régulièrement avec au moins 1 des 4 principaux groupes : Delcourt (Delcourt, Soleil) 25 %, Média-Participations (Dargaud, Dupuis Lombard, Kana, Urban Comics) 22 %, Madrigall (Gallimard, Casterman, Fluide glacial) 15 % et Glénat 15 %.

(1) Voir notamment "Bande dessinée : les raisons de la colère", LH 1028, du 6.2.2016, p. 22-25.

(2) Une version numérique de l’étude sera disponible à partir du 5 février sur le site www.etatsgenerauxbd.org.

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