J e me sens à la maison dans le monde », soutient Tara June Winch. Ce sont des auteurs français, comme Camus ou Sartre, qui lui ont donné envie de s'établir en France. Cette voyageuse vit à Grandchamp-des-Fontaines (Loire-Atlantique), près de la forêt. Elle aime y promener son chien qui porte le nom du poète Rûmî. Enfant, elle grandit sur la côte australienne. « Je m'intéressais plus au surf qu'à la littérature. Ma famille se composait de conteurs aborigènes. » Ses parents n'ayant pas terminé leur scolarité, elle « ne s'imaginait pas devenir écrivain ». Vers 16 ans, la lecture devient sa passion. Tara s'oriente vers des études indigènes, mais ne va pas au bout. Sa rencontre avec le prix Nobel Wole Soyinka est déterminante : « Mon mentor m'a appris à être écrivain pour la vie. L'écriture peut être une catharsis, mais c'est surtout la découverte de ma langue ancestrale qui a été réparatrice. » Son mot préféré : « barrolgong », un phénix qui renaît de la terre. Petite, Tara était obsédée par la nature. L'océan, les oiseaux et le mot liberté figurent sur son corps. Elle est « fière de sa culture » et de cette terre qui a tant souffert. Son père aborigène « a grandi sans langage ». Il fait partie des nombreux enfants retirés à leur famille pour être fondus dans la culture chrétienne anglo-saxonne. Dès l'âge de 3 ans, il a été élevé dans « une maison de garçons ». Tara June Winch y voit « un génocide assimilatoire, imaginé par le gouvernement afin de détruire les liens sanguins. On a voulu supprimer leur identité au nom de l'intégration ». Un sujet encore tabou, même si les Aborigènes ont obtenu le droit de vote tardivement. Elle déplore les stigmates d'un colonialisme jamais nommé. « Il appartient aux écrivains de restaurer cette vérité. Mon écriture se veut politique, parce que la vie des miens l'était. Ainsi, ce roman s'intéresse aux questions identitaires. Comment se construire et se déconstruire ? »

Ce roman n'est pas autobiographique, mais il reflète une forte appartenance à sa terre natale. « J'ai ressenti une déprime en l'écrivant car c'était dur de plonger dans cette histoire douloureuse. » Celle d'August, une Aborigène australienne qui revient au pays après une décennie pour rendre un dernier hommage à son grand-père qui vient de mourir. « Sa patrie est incarnée par sa famille. » Ses sentiments se bousculent en elle lorsqu'elle apprend que les lieux de son enfance vont être ravagés par une exploitation minière. Sauvegarder sa terre et sa culture s'impose. « Comment unir le passé au présent, pour faire face à l'avenir », se demande Tara June Winch. Une reproduction de Guernica trône sur son bureau pour lui rappeler que les hommes provoquent des guerres. Ce livre s'élève contre le déni du génocide des Aborigènes, « mais les choses sont en train de changer », grâce à une jeune génération d'auteurs. Si Tara June Winch tient à les épauler, c'est parce qu'elle croit « en leur voix. » Elle-même a mis des années à recréer un dictionnaire, qui figure en fin d'ouvrage. Une façon de restaurer la langue ancestrale volée à son père. « J'aimerais tellement préserver cette culture pour les générations futures. »

Tara June Winch
La récolte Traduit de l'anglais (Australie) par Jessica Shapiro
Gaïa
Tirage: 5 000 ex.
Prix: 22,50 € ; 384 p.
ISBN: 9782847209860

bio

1983 Naissance à Wollongong, en Australie.1999 Révélation de sa passion pour la lecture. 2008 Elle suit, pendant un an, les cours du prix Nobel Wole Soyinka et publie son premier roman à 22 ans.

2011 Arrivée en France, elle enseigne à l'université de Nantes. 2019 Parution de

La récolte en Australie.


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