Entretien

Régine Hatchondo : « Le CNL doit devenir le think tank du secteur »

Régine Hatchondo, présidente du CNL. - Photo OLIVIER DION

Régine Hatchondo : « Le CNL doit devenir le think tank du secteur »

Il ne lui manquait plus que le livre. Présidente du Centre national du livre depuis novembre, Régine Hatchondo peut se targuer d'une solide assise dans le milieu culturel et d'une fine connaissance des dossiers et de l'administration. Ancienne DG d'Arte France et d'UniFrance, issue du sérail socialiste parisien et du spectacle vivant, passée par Matignon (époque Valls), la nouvelle capitaine du bateau livre doit affronter la tempête sanitaire.

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Par Nicolas Turcev, Vincy Thomas,
Créé le 27.02.2021 à 08h05,
Mis à jour le 27.02.2021 à 19h46

Quelle est votre analyse de la crise sanitaire pour le secteur du livre ?

Régine Hatchondo : Le livre a réussi à résister. Le problème, maintenant, c'est la traînée de poudre de la crise qui peut s'étaler dans le temps sur 2021 et 2022. Malgré le click and collect, qui a très bien marché, la fermeture temporaire des librairies n'a pas permis la prescription du libraire qui permet d'aller vers la découverte. Cet effet va se cumuler avec la surproduction et le report de titres par les éditeurs : il va sans doute y avoir un plus grand nombre de sorties au même moment. Ce qui risque à nouveau de noyer les livres plus singuliers et fragiliser les petits éditeurs comme les auteurs.

Comment éviter ce scénario ?

R. H. : Nous réfléchissons à un plan de soutien pour les éditeurs fragiles. Pour établir les critères, nous allons faire une analyse du premier plan d'urgence afin d'adapter cette aide au contexte actuel. Nous allons probablement scinder ce futur plan en deux temps, avec un premier plan d'urgence en 2021, pour essayer de limiter la baisse de trésorerie du premier semestre. Ensuite, nous mettrions en place une aide au long cours pour 2021-2022, qui pourra intégrer d'autres critères que la seule urgence liée à la chute des revenus.

Les auteurs alertent aussi sur leur précarisation accrue du fait de la crise sanitaire. Que leur proposez-vous ?

R. H. : La crise sanitaire est un catalyseur d'une vulnérabilité des auteurs, qui est liée de plus longue date à la surproduction. La ministre souhaite que le CNL augmente ses aides aux auteurs (bourses, résidences, aides au compagnonnage), et on va le mettre en œuvre dès 2021 comme cela a été fait ces dernières années. Au niveau régional, nous allons recevoir au mois d'avril une étude d'évaluation de nos conventions territoriales. Elle nous permettra de réévaluer ces aides à l'échelon local.

Quel regard portez-vous sur la réforme du statut des artistes auteurs ?

R. H. : Cette question couvre deux aspects. Pour la question du statut fiscal, de la sécurité sociale et des retraites, la Direction générale de la création artistique travaille assidûment afin que des propositions concrètes et pragmatiques pour les auteurs puissent être lancées rapidement. À cela s'ajoute le développement des revenus annexes, qui consiste à reconnaître et payer tout travail périphérique à l'écriture. Nous ne sommes pas seuls pilote sur ces sujets. Mais j'ai demandé à mes équipes que le CNL revienne dans les négociations, ne serait-ce qu'en position d'observateur actif, car nous devons être impliqués dans la problématique des auteurs et traducteurs.

Régine Hatchondo, présidente du CNL. - Photo OLIVIER DION

Les cessions de droits sont en baisse, suite aux annulations de manifestations littéraires. Que comptez-vous proposer pour soutenir la traduction ?

R. H. : Il y a des demandes de la part des traducteurs de voir augmenter le tarif minimum au feuillet que le CNL impose en échange du financement de la traduction d'un livre. Certains demandent de rehausser davantage le coût de ce feuillet pour les langues rares. Ce sont des questions en suspens, je dois bientôt rencontrer les associations de traducteurs.

Sur les aides aux charges fixes distribuées par le CNL aux libraires, seulement un tiers des librairies françaises ont fait appel à vos subventions, de telle sorte qu'à la fin 2020 il restait un reliquat du budget reporté sur 2021. Comment mieux la faire connaître ?

R. H. : Nous avons attribué, pour l'aide exceptionnelle aux librairies françaises, 15,20 M€ sur les 25 M€ reçus dans le cadre du plan de relance en faveur du secteur du livre. Si l'on y ajoute le 1 M€ versé en 2020 pour la modernisation des librairies, ce sont 16,20 M€ qui ont été versés aux librairies l'année dernière, en plus des aides habituelles du CNL. Nous allons renforcer la communication auprès des librairies grâce à des capsules vidéos, lancées à la mi-février, et l'aide du SLF et de l'Adelc. Nous soutenons aussi les libraires à travers le fonds dédié à la modernisation, qui est prolongé pour 2021 et 2022. Enfin, lors de notre prochain conseil d'administration, nous allons proposer d'augmenter le plafond de cette aide, actuellement fixé à 150 000 euros par projet.

Le CNL semble encore être un interlocuteur mal connu des petits éditeurs et des libraires indépendants...

R. H. : Comparé au secteur du cinéma, où le CNC sert de guichet unique pour les aides, le monde du livre est doté d'une large palette d'interlocuteurs. Ce que je sens dans ce secteur, par rapport à ceux que j'ai connus auparavant, c'est une indépendance plus forte vis-à-vis de l'État, voire une méfiance dès qu'il s'agit de trop réguler. Même s'il peut y avoir des tensions entre ces organismes, ils souhaitent d'abord s'organiser ensemble. Le CNL est important, mais il existe beaucoup d'autres formes de soutien à la filière.

Régine Hatchondo, présidente du CNL. - Photo OLIVIER DION

Quel rôle doit justement jouer le CNL dans cet univers ?

R. H. : En nouant des relations fortes avec ces institutions, le CNL doit devenir le think tank du secteur. Il a vocation à être le lieu de la réflexion sur le lectorat, et sur son déclin, notamment les 15-30 ans. Cette tendance se retrouve également dans le cinéma art et essai. Pour tenter d'y remédier, il ne me paraît pas antinomique d'ouvrir Partir en livre au public de la grande adolescence, parce que c'est à ce moment-là que les jeunes décrochent.

L'action du CNL auprès des bibliothèques est moins connue, mais elle existe. Quels sont vos projets ?

R. H. : Avant que je ne me prenne mes fonctions, la CNL a revu ses aides, réparties maintenant en deux volets : l'un favorisant l'accès aux livres et à la lecture aux publics handicapés et le deuxième volet a été recentré sur l'enfance et la jeunesse, avec un prisme particulier pour les publics éloignés de la culture. Plus récemment, nous avons été chargés par le ministère de mettre en œuvre le plan de relance pour les bibliothèques, notamment grâce à l'acquisition de livres auprès des librairies indépendante, à hauteur de 10 millions d'euros entre 2021 et 2022, afin d'enrichir les fonds.

Le rattachement du budget du CNL, auparavant financé par la taxe reprographie, aux crédits du ministère de la Culture depuis le 1er janvier 2019 n'a-t-il pas accru la dépendance au politique ?

R. H. : Je ne crois pas que l'exercice de la tutelle du ministère soit différent. Il fallait de toute façon trouver une solution après que les recettes de la taxe ont baissé de 30 à 22 millions d'euros en six ans. Le seul risque, peut-être, serait que le gouvernement décide à un moment de diminuer les subventions à destination du CNL. Mais tant que l'État considère qu'il faut un établissement public dédié au livre, le CNL n'est pas fragilisé.

Quel est votre point de vue sur la manière dont le monde de l'édition a révélé ces derniers mois des affaires sociétales qui ont provoqué le débat public, à l'image des livres de Vanessa Springora et Camille Kouchner ?

R. H. : Je trouve cela formidable. Les deux livres sont excellents, dans deux genres littéraires tout à fait différents. Je ne les connais pas, mais ce sont des femmes remarquables qui font bouger les lignes. Le livre, au-delà de son accès au savoir, montre là sa dimension fortement politique.

 
Régine Hatchondo, présidente du CNL. - Photo OLIVIER DION
 

De nouveaux critères d'éligibilité aux aides liées à des questions sociétales pourraient bientôt être mis en place, sur le modèle du CNC et du CNM...

R. H. : Nous allons prendre ce sujet à bras-le-corps et mettre en œuvre ce projet très vite, si possible d'ici le 1er septembre. Il consisterait à ajouter des critères contraignants dans les conventions signées par le CNL sur les questions de parité, de diversité et de lutte contre le harcèlement sexiste et les violences sexuelles, au même titre que l'obligation de rémunération des auteurs pour les festivals.

Peut-on imaginer des critères de quota, comme à France Télévisions ?

R. H. : Je pense qu'a minima, nous devrions, dans chacune des 24 commissions ou comités du CNL, mettre en place un suivi des projets selon le genre, à partir duquel nous pourrions élaborer une synthèse trimestrielle. Cet outil de gestion, simple à mettre en œuvre, permettrait de tendre vers la parité, sans nécessairement imposer des quotas.

Les coûts attenants à ces nouveaux critères pour les festivals, comme la formation à la prévention des risques sexistes, entraîneront-ils un relèvement automatique des subventions ?

R. H. : Sélectionner un homme ou une femme, ça ne coûte pas plus cher ! Pour les formations, le CNL pourrait tout à fait en proposer une, valable pour tous les festivals. La question se pose plus justement pour les auteurs. Si leurs revenus annexes devaient être augmentés, il faudrait que l'ensemble des acteurs du livre concernés se réunissent pour, éventuellement, décider d'un effort concerté et que ce coût ne repose pas seulement sur le budget des manifestations.

Puisque vous avez été chez Arte, une chaîne à dimension européenne, avez-vous envie de nouer des liens plus forts et visibles avec vos équivalents européens ?

R. H. : Oui, la dimension européenne est primordiale et majeure pour le livre. De nombreux enjeux liés à la préservation de la diversité, du tissu de librairies indépendantes, des auteurs et de leurs conditions de vie, peuvent être portés à l'échelle de l'Europe. L'impact du développement de la vente en ligne et la distorsion de concurrence créée par Amazon font aussi partie des sujets européens.

Par rapport à Amazon, la gratuité des frais de transport pour les librairies pendant le deuxième confinement, unanimement demandée, n'a pas été prolongée...

R. H. : Les conditions de concurrence pour la vente en ligne ne sont pas acceptables, tout le monde est d'accord là-dessus. Et nous savons tous que le développement de la vente en ligne est inévitable. Il faudrait aussi créer une forme de prescription en ligne vertueuse, précisément celles que font les libraires et qui permettent de s'intéresser à des découvertes.

Qu'est-ce qui vous a attiré dans le livre, dernier secteur culturel qui manquait à votre CV ?

R. H. : L'amour de la littérature. J'ai toujours été une grande lectrice. Cela ne suffit pas pour être présidente du CNL, mais c'est mieux. C'est un secteur que j'ai toujours trouvé passionnant. Je l'ai caressé de loin à travers la création de Paris en toutes lettres et en tant que présidente des Correspondances de Manosque pendant huit ans. Mais, jusqu'à présent, je ne le connaissais pas de l'intérieur. De tous les secteurs culturels, le livre a cet avantage extraordinaire de pouvoir se résumer à une simple page blanche et un crayon. Bien sûr je ne dis pas qu'il est aisé d'être visible, on le sait, et c'est pour ça que le CNL existe et distribue ses aides. Mais avec le livre on atteint la pureté [artistique] absolue. Et le livre peut être partout, se glisser dans les interstices de nos vies à la maison, à l'école, au travail, en vacances... partout.

Avec le CNL, vous avez trouvé une maison telle que vous l'imaginiez ?

R. H. : Certains m'avaient dit que c'était une belle endormie, mais je ne la trouve pas endormie du tout. Le personnel est extrêmement impliqué, avec un mélange de jeune génération et de personnes qui sont là depuis toujours. Ce que je trouve assez formidable, parce que je ne pratique pas le jeunisme obsessionnel. J'ai toujours aimé qu'il y ait des anciens dans les maisons, car c'est extrêmement précieux de connaître l'histoire d'une institution, pour ne pas céder à la tentation de repartir de zéro en croyant qu'on va réinventer l'eau chaude.

La culture, essentielle ou non essentielle ?

R. H. : Essentielle, mais personne n'en doute. Ce qui ne veut pas dire que des mesures sanitaires ne peuvent pas s'y appliquer, quand c'est nécessaire.

Bio

1990 Administratrice du Théâtre national de Chaillot.

1994 Secrétaire générale du Forum des images.

2009 Directrice générale d'UniFrance.

2013 Directrice des Affaires culturelles de la Ville de Paris.

2014 Conseillère culture du Premier ministre, Manuel Valls.

2016 Directrice générale de la création artistique.

2018 Directrice générale d'Arte.

2020 Présidente du Centre national du livre.

Le CNL en chiffres

300 experts

sont répartis dans 24 commissions qui traitent les dossiers et définissent le contour des subventions.

22 aides

sont distribuées chaque année à tous les métiers du livre, des auteurs aux éditeurs en passant par les librairies et les festivals.

19 millions d'euros

d'aides ont été versées par le Centre national du livre en 2019.

24,7 millions d'euros

de budget en 2021 prévus par la loi de finances.


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