Entretien

Régis Jauffret signe le 18 août au Seuil une correspondance diabolique entre une jeune femme et la mère de l’homme qu’elle vient de quitter. Des lettres qui tissent des liens d’amour entre les deux héroïnes, et de haine contre l’ex-amant et le fils honni jusqu’à nourrir un projet de meurtre doublé d’un désir anthropophage.

Régis Jauffret - Elle m’a paru assez naturelle. On pense aux Liaisons dangereuses, que je n’ai pas relu, mais cette forme très proche du XVIIIe traverse les siècles. On se demande si la grande œuvre du XIXe siècle ne serait pas la correspondance entre Flaubert et Louise Collet. Je ne me suis pas posé la question à l’avance, je n’ai rien prémédité, préméditer n’est pas très français. Les Anglo-Saxons, du moins les romanciers américains, interrogés sur la genèse de leur livre, parlent de travail préparatoire, de thèmes, de grandes idées. En France, on a un côté primesautier, on répond : c’est parti comme ça. En vérité, j’ai écrit ce roman assez rapidement, mais un grand nombre de fois. Rousseau aurait écrit, dit-on, quatorze fois La nouvelle Héloïse. Avec le numérique, où les versions se composent et se recomposent, il est dur de compter. Un livre, c’est comme un bateau avec des phrases qui seraient les cales, des cales qui recèlent des idées. Chez moi, il n’y a pas une seule idée que représenterait tel ou tel personnage. Le véritable héros du livre, c’est une abstraction. Un héros inexistant qui est en réalité l’amour, une espèce de fantôme auquel on donne une importance considérable en le faisant s’incarner, ou qu’on élude au point de se demander s’il ne s’agirait pas d’un mirage.

Il s’agit d’un dialogue entre deux femmes, mais avec de la distance, du style, une écriture qui s’autorise à jouer sur l’ensemble du clavier du langage. Dans la correspondance, la littérature peut s’éloigner de la langue ordinaire. D’autant qu’aujourd’hui on a Internet, les mots à la seconde, les encyclopédies au bout du doigt. On peut écrire avec des termes non seulement inusités mais aussi hypertechniques. C’est très intéressant. Il y a des mots que je n’aurais pas employés il y a vingt ans car il m’aurait fallu les expliquer dans le corps du texte, ce qui est rébarbatif, le moins littéraire du monde.

Les hommes sont les seuls sur lesquels on peut dire du mal. On ne peut plus en dire des femmes sous peine de se voir taxer de misogynie. Ils se prennent donc tout sur la figure. Lisez les magazines, c’est très curieux, même sur le plan érotique. Si la moitié ou le quart de ce qui est raconté dans les articles sur la gent masculine l’était au sujet du sexe féminin, imaginez les réactions.

Non. Si j’ai trouvé intéressante une histoire de deux femmes contre un homme, c’est qu’on connaît souvent les fantasmes un peu triviaux des hommes, alors qu’on raconte peu les cas où des femmes fantasment. L’échange de Jeanne et Noémie tourne autour des situations où elles projettent les actions de Geoffrey : il va ici, il va faire ça.

Avec une histoire entre deux hommes ou deux femmes, ce serait pareil. Dès lors qu’il y a amour, il y a incompréhension. Cela me paraît logique. Elle vient du fait de croire que l’amour idéal existe. Or l’amour idéal n’est rien d’autre que de croire qu’il va durer. L’amour éternel pour un soir, c’est facile. L’éternité, la vraie, c’est ça qui est difficile. Il est d’autant plus dur de trouver l’amour aujourd’hui que les gens vivent vieux et arrêtent d’aimer tard. Au XIXe siècle, il était grotesque de tomber amoureux passé un certain âge (il y avait cette expression : "il a passé 40 ans !"). Maintenant on trouve ça charmant, on raconte les coups de foudre dans les asiles de vieux. On n’aurait plus le droit de trouver ça ridicule. Cette obligation d’aimer jusqu’à tard donne lieu du reste à une nouvelle misère : quelqu’un qui n’a pas trouvé l’amour à 50, 60 ans n’a pas de répit. Le vrai racisme aujourd’hui, c’est la discrimination contre l’âge.

Non. Il peut y avoir une gémellité totale entre une femme de 24 ans et une femme de 80. Ce qui manque, c’est l’occasion. Les femmes dans la vingtaine n’ont affaire qu’à leur mère ou à des membres de leur famille, ce qui crée de la distance. Ici une jeune femme rencontre une femme beaucoup plus âgée à laquelle elle trouve bien des points communs. Avec le temps, les gens acquièrent une franchise absolue, on arrive au "cœur mis à nu". Même sur le plan de la chair, plus ils sont âgés, moins ils ont de problèmes pour en parler. Et puis, dès qu’on parle de l’amour il n’y a plus d’âge, c’est un champ éternel, car ce qu’on a pu dire des fondamentaux, l’amour, la mort… on a pu le dire il y a trois mille ans, on l’a déjà dit. Une personne âgée et une personne jeune qui parlent de l’amour savent très bien de quoi elles parlent et parlent sur un pied d’égalité.

Le fils est un personnage fantasmatique qui devient l’ennemi commun. Dévorer ses enfants relève ici plus de l’imaginaire du conte de fées que du fait divers de psychopathe ou de l’allégorie psychanalytique. Le conte de fées, c’est la racine de la littérature. Je me souviens d’un livre de Perrault, quand j’avais 10, 11 ans. Le mouvement du texte qui engendre des images m’avait assez émerveillé. De même, mes mots s’inscrivent dans une sorte de légèreté des choses plutôt que dans la pesanteur du message, ou alors c’est totalement inconscient. Je parlais de préméditation, il n’y en a aucune chez moi.

Les personnages de ce roman sont fous, au sens d’une folie par rapport à l’hypocrisie générale. Vous savez, le contenu du cerveau des gens est complètement fou, mais ce qui en sort est uniforme, lissé, contraint par la norme. On se construit souvent un personnage imaginaire pour soi-même afin de le présenter aux autres. Dans l’écriture, c’est la liberté de parole qui m’intéresse.

C’est un tempérament personnel, ma façon d’écrire. On a une empreinte plus forte quand on écrit que lorsqu’on est cinéaste, parce qu’un cinéaste travaille en équipe et utilise des outils spécifiques, il dépend de la technologie. Un film n’aura pas le même style selon qu’il est réalisé en 1902 ou en 2002. Dans l’écriture en revanche, il n’y a aucune évolution technique. C’est le tempérament de l’écrivain qui teinte l’œuvre. Une œuvre littéraire n’est teintée que de soi. J’aime ces effets d’accumulation, ces exagérations. L’hyperbole m’habite.

Pas si contrarié, non. L’amour est une préoccupation existentielle, c’est comme une prière qu’on formulerait : "Donnez-nous notre amour quotidien…" Aujourd’hui, on n’imagine plus vivre sans amour. Enfin, être amoureux équivaut à la grande secousse, au tremblement de terre, au tsunami. On est toujours à la recherche de la sensation forte, de l’extase : l’oubli de soi, mais aussi le sentiment de toute-puissance, comme une drogue dure. A une époque où toutes les ivresses sont interdites jusqu’à la consommation de viande rouge, c’est curieux qu’on tolère encore ça.

Oui, on est dans la même configuration. Elle m’emporte. C’est là où je ne suis pas en adéquation avec beaucoup d’écrivains qui se plaignent que c’est difficile, qui disent qu’écrire est une corvée. Moi ça me procure de la joie de vivre, comme être amoureux.

Propos recueillis par Sean J. Rose
 

"Cannibales" au féminin

Noémie écrit à Jeanne, la mère de Geoffrey, pour dire qu’elle rompt avec son fils. La mère répond sèchement : "Je vous prie de faire en sorte que votre prochaine lettre ne m’arrive jamais. Abstenez-vous de l’écrire, le tour sera joué."

La correspondance entre la jeune peintre de 24 ans et la veuve octogénaire paraît mal engagée. Pourtant, par-delà les initiales récriminations de principe de la belle-mère, une véritable relation épistolaire se tisse. Un échange sur l’amour qui crée l’amour, une liaison à travers les mots qui se découvre de formidables affinités et un point commun : la détestation de l’ex-amant et de l’enfant non désiré. Chacune se confie. Noémie évoque la différence d’âge entre elle et le fils architecte de 52 ans de Jeanne. Jeanne a quant à elle eu un grand amour qu’elle n’a pas épousé et s’est marié avec l’homme médiocre dont elle a eu Geoffrey.

Réflexions sur les sentiments comme sur la vie, les langues des épistolières se délient avec toute la luxuriance du verbe de Jauffret : "Le manque de savoir-vivre est un vice dont la peine de mort serait le parfait remède si notre nation pusillanime ne la réservait aux moustiques dont les tapettes et insecticides sont les bourreaux ordinaires." Les deux femmes ne se contentent pas d’aphorismes polis façon moralistes Grand Siècle, elles finissent par ourdir un complot où il s’agirait de tuer l’objet de leur haine puis de le manger.

Régis Jauffret, Cannibales, Seuil. 208 p. 17 euros. Sortie le 18 août. ISBN : 978-2-02-130995-9.


 


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