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Repli du livre : symptôme d'une société sans passé ?

Repli du livre : symptôme d'une société sans passé ?

Repli du livre : symptôme d'une société sans passé ?

Les signaux sont diffus, parfois faibles, mais à y regarder de plus près, ils fournissent le sentiment d'un fil commun qui les rassemble. Il y a ce désarroi d'une bibliothécaire de la région parisienne qui proposait des livres à des jeunes en marge d'un tournoi de jeu-vidéo de foot et qui, malgré ses multiples ruses et suggestions, n'est pas parvenue à leur en faire emprunter un seul. Il y a cette stagiaire d'une librairie jeunesse d'une grande ville qui décrit la rareté des visites d'adolescents dans ce magasin qui leur propose pourtant une offre réelle. Les ouvrages de sciences humaines et sociales peinent à trouver preneurs et survivent largement de façon artificielle. Et le fondateur de la collection « Que-sais-je ? », Paul Angoulvent, serait sans doute désappointé s'il lisait l'éditorial de Fabrice Piault dans LH 1086 du 20 mai 2016, qui fait le rapprochement entre cette collection historique et la tentative du Lombard pour éditer des livres documentaires en BD dans sa collection « La petite bédéthèque des savoirs ». On pourrait aussi parler des enquêtes qui confirment toutes une érosion de la lecture de livres y compris parmi les élites sociales.

Fardeau de l'héritage

Tous ces signes ont en commun de montrer un repli du livre imprimé dans la culture de nos contemporains. Par-delà l'hypothèse d'une obsolescence de la technologie « papier », on peut se risquer à faire celle d'une remise en cause à l'état pratique du leg des générations passées. A l'heure où il s'agit pour chacun de se construire comme un être autonome d'aujourd'hui, le passé peine à faire sens. L'héritage est une sorte de fardeau qui entrave la capacité de chacun à inventer sa propre vie. Le livre incarne cette culture qui se transmet de génération en génération (avec la bienveillance de la BnF...). Cet objet qui a une histoire si longue voit ses potentialités remises en cause par sa forme-même. Bien sûr les « anciens » ont bien des choses à dire aux « jeunes » (de tous âges) mais sont-ils audibles ? Tournés vers le présent et l'avenir, les seconds peinent à trouver une pertinence aux messages envoyés par les premiers.

Nous rechignons à nous penser comme des héritiers devant transmettre un monde révolu à nos enfants. Notre perception du temps se révèle très largement marqué par notre appartenance à une génération. Un récent sondage BVA montre que la chute du mur de Berlin est l'événement le plus marquant des trente dernières années pour les 65 ans et plus alors qu'il arrive en 3e position chez les 18-34 ans et que les 35-64 ans choisissent d'abord le 11 septembre 2001. L'universalisme dans sa composante temporelle est remis en cause non pas tant à travers des discours (pour l'heure rares sont ceux qui rejettent totalement l'histoire : ils ne sont que 15% d'après l'enquête BVA) que des pratiques en vogue (séries télé, vidéos sur Youtube) et d'autres en retrait (lecture et accumulation de livres imprimés, commémorations officielles boudées).

Religion désuète
 
Le livre imprimé ne disparaîtra pas car il est encore capable de parler du présent et de nous projeter dans l'avenir. Mais il perd sa capacité à rassembler positivement toutes les générations. Il est renvoyé à une pratique personnelle, un jardin secret que l'on peut bien sûr partager avec des proches choisis mais qui n'a que très rarement l'occasion de se transformer en emblème. A l'heure où les religions du livre sont peu attractives en Occident (sauf pour une minorité qui y puise une source majeure de signification), la religion du livre apparaît comme désuète, comme une « déviation » à l'instar d'autres passions dévorantes. Le bibliophile est moins perçu comme un érudit respecté que comme un mystère voire un patient atteint d'une manie...

Quant au passé, pour qu'il parle au présent, il faudrait que ce soit ce dernier qui vienne le chercher avec ses outils et mode de communication de son époque. La transmission du savoir scientifique mais aussi culturel passe de plus en plus par des vidéos sur Internet que les jeunes regardent avec parfois avec un enthousiasme et une curiosité qui trouvait jadis son support d'expression dans les livres. La transmission de l'héritage passe par le filtre de ceux qui sont en position de le recevoir. Les générations anciennes ne peuvent pas facilement demander non seulement que les jeunes reçoivent le contenu mais aussi le contenant de la culture. Le succès de la BD et le recours à ce type de document pour faire passer des savoirs sont sans doute à mettre au crédit de cette reformulation en cours de la culture.

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