Repli du livre : symptôme d'une société sans passé ? | Livres Hebdo

Du côté des lecteurs ?

Claude Poissenot

Claude Poissenot est sociologue, enseignant-chercheur à l'IUT "Métiers du livre" de Nancy, membre du CREM (Centre de Recherche sur les Médiations - http://crem.univ-lorraine.fr/) à l'Université de Lor raine. Ses travaux portent notamment sur les publics des bibliothèques mais aussi sur la lecture et ses représentations. Depuis plusieurs années, il cherche à mettre les bibliothèques plus en phase avec la population desservie. Il a tissé des pistes dans La nouvelle bibliothèque (Territorial Editions). lire la suite

Il y a 3 ans 10 mois - 5 commentaires Blog

Repli du livre : symptôme d'une société sans passé ?

A la médiathèque de La Courneuve - DR

Les signaux sont diffus, parfois faibles, mais à y regarder de plus près, ils fournissent le sentiment d'un fil commun qui les rassemble. Il y a ce désarroi d'une bibliothécaire de la région parisienne qui proposait des livres à des jeunes en marge d'un tournoi de jeu-vidéo de foot et qui, malgré ses multiples ruses et suggestions, n'est pas parvenue à leur en faire emprunter un seul. Il y a cette stagiaire d'une librairie jeunesse d'une grande ville qui décrit la rareté des visites d'adolescents dans ce magasin qui leur propose pourtant une offre réelle. Les ouvrages de sciences humaines et sociales peinent à trouver preneurs et survivent largement de façon artificielle. Et le fondateur de la collection « Que-sais-je ? », Paul Angoulvent, serait sans doute désappointé s'il lisait l'éditorial de Fabrice Piault dans LH 1086 du 20 mai 2016, qui fait le rapprochement entre cette collection historique et la tentative du Lombard pour éditer des livres documentaires en BD dans sa collection « La petite bédéthèque des savoirs ». On pourrait aussi parler des enquêtes qui confirment toutes une érosion de la lecture de livres y compris parmi les élites sociales.

Fardeau de l'héritage

Tous ces signes ont en commun de montrer un repli du livre imprimé dans la culture de nos contemporains. Par-delà l'hypothèse d'une obsolescence de la technologie « papier », on peut se risquer à faire celle d'une remise en cause à l'état pratique du leg des générations passées. A l'heure où il s'agit pour chacun de se construire comme un être autonome d'aujourd'hui, le passé peine à faire sens. L'héritage est une sorte de fardeau qui entrave la capacité de chacun à inventer sa propre vie. Le livre incarne cette culture qui se transmet de génération en génération (avec la bienveillance de la BnF...). Cet objet qui a une histoire si longue voit ses potentialités remises en cause par sa forme-même. Bien sûr les « anciens » ont bien des choses à dire aux « jeunes » (de tous âges) mais sont-ils audibles ? Tournés vers le présent et l'avenir, les seconds peinent à trouver une pertinence aux messages envoyés par les premiers.

Nous rechignons à nous penser comme des héritiers devant transmettre un monde révolu à nos enfants. Notre perception du temps se révèle très largement marqué par notre appartenance à une génération. Un récent sondage BVA montre que la chute du mur de Berlin est l'événement le plus marquant des trente dernières années pour les 65 ans et plus alors qu'il arrive en 3e position chez les 18-34 ans et que les 35-64 ans choisissent d'abord le 11 septembre 2001. L'universalisme dans sa composante temporelle est remis en cause non pas tant à travers des discours (pour l'heure rares sont ceux qui rejettent totalement l'histoire : ils ne sont que 15% d'après l'enquête BVA) que des pratiques en vogue (séries télé, vidéos sur Youtube) et d'autres en retrait (lecture et accumulation de livres imprimés, commémorations officielles boudées).

Religion désuète
 
Le livre imprimé ne disparaîtra pas car il est encore capable de parler du présent et de nous projeter dans l'avenir. Mais il perd sa capacité à rassembler positivement toutes les générations. Il est renvoyé à une pratique personnelle, un jardin secret que l'on peut bien sûr partager avec des proches choisis mais qui n'a que très rarement l'occasion de se transformer en emblème. A l'heure où les religions du livre sont peu attractives en Occident (sauf pour une minorité qui y puise une source majeure de signification), la religion du livre apparaît comme désuète, comme une « déviation » à l'instar d'autres passions dévorantes. Le bibliophile est moins perçu comme un érudit respecté que comme un mystère voire un patient atteint d'une manie...

Quant au passé, pour qu'il parle au présent, il faudrait que ce soit ce dernier qui vienne le chercher avec ses outils et mode de communication de son époque. La transmission du savoir scientifique mais aussi culturel passe de plus en plus par des vidéos sur Internet que les jeunes regardent avec parfois avec un enthousiasme et une curiosité qui trouvait jadis son support d'expression dans les livres. La transmission de l'héritage passe par le filtre de ceux qui sont en position de le recevoir. Les générations anciennes ne peuvent pas facilement demander non seulement que les jeunes reçoivent le contenu mais aussi le contenant de la culture. Le succès de la BD et le recours à ce type de document pour faire passer des savoirs sont sans doute à mettre au crédit de cette reformulation en cours de la culture.

5 commentaires déjà postés

Jean-No - il y a 3 ans à 13 h 59

Au vu du ton un peu nostalgique de votre texte, il n'est pas tout à fait étonnant que vous associez "lecture" et "commémorations officielles" comme s'il s'agissait de deux pratiques liées. La pratique de la lecture ne cesse d'évoluer, et désormais, nous lisons énormément sur supports dématérialisés - non pas le "livre numérique" qui reste quoiqu'on en dise une pratique limitée, mais les blogs, réseaux sociaux, presse en ligne, etc. -, ce qui ne va pas sans poser question, puisque des études en sciences cognitives tendent à démontrer que l'on ne comprend pas les mêmes choses d'un texte selon le support sur lequel on l'a lu. Mais pour parler de "La petite bédéthèque des savoirs", que vous voyez comme un symptôme de je ne sais quoi et qui m'est chère (en tant que scénariste du premier numéro de la collection !), sachez pour commencer qu'il s'agit bel et bien toujours de livres. En effet, un album de bande dessinée est un livre, ce n'est ni un jeu vidéo, ni un programme télévisé. Sachez aussi que la bande dessinée instructive (édification morale et apprentissage de l'histoire en ont été les deux premiers usages) est, selon la définition que l'on a de la bande dessinée, une invention du XIIIe siècle (Ramon Llull), du XVIIIe (Hoggarth) ou du début du XIXe (Töppffer). On a souvent parlé de la bande dessinée comme d'un moyen "ludique" ou "facile" pour apprendre. C'est de ce discours commercial démagogique que votre analyse est tributaire, mais il faut reprendre la question à zéro et oublier ce qui constitue la "culture bd" (personnage, aventure, humour,...) : une bande dessinée, ce n'est ni plus ni moins qu'une manière de raconter qui recourt à du texte et à de l'image, et qui se consulte au rythme du lecteur - contrairement au film par exemple. En une page de bande dessinée, on peut sans doute caser moins d'informations textuelles que dans une page de "Que Sais-je?", mais on peut aussi en placer d'autres, car un dessin peut parfois résumer un propos qui réclamerait beaucoup de texte autrement, et vice-versa : certaines fois, il faudrait dix dessins pour dire la même chose qu'en une ligne de texte - d'où la puissance de la bande dessinée qui associe les deux, bien sûr. Le principe de la Petite Bédéthèque des savoirs n'est pas de trivialiser la connaissance, mais d'associer des spécialistes d'un domaine à des auteurs de bande dessinée de vrai talent, qui ne se contentent pas d'illustrer un propos scientifique (comme dans les ennuyeuses "Histoire de France en BD" d'il y a 35 ans) mais réfléchissent aussi à la partie visuelle et narrative du scénario. Je vous laisse aller lire le résultat, vous verrez que l'on est loin d'un manque d'ambition. Je ne sais pas si des scénaristes de "la petite bédéthèque" ont écrit des "Que Sais-je?", mais plusieurs ont écrit bien mieux, et il se trouve même dans le lot un directeur de collection des PUF ! Des gens aussi considérables dans leurs domaines respectifs que sont Hubert Reeves ou Ivar Ekeland (je les cite pour en avoir discuté avec l'un et l'autre) ont été enchantés de l'expérience car en collaborant avec un auteur de bande dessinée, ils n'ont pas fait une version amoindrie de ce qu'ils auraient fait tout seuls, mais un autre genre de livre, permettant de faire passer d'autres choses. Bien d'autres éditeurs que les éditions du Lombard ont effectué la même réflexion, comme les éditions Casterman qui publient à présent la collection "Sociorama", qui associe un sociologue à un auteur de bande dessinée pour rendre compte d'une recherche. On peut citer aussi la thèse en sciences de l'éducation de Nick Sousanis ("le déploiement"), entièrement réalisée sous forme de bande dessinée (ce qu'avait déjà fait Serge Tisseron il y a quarante ans, en médecine) et récemment publiée par les éditions Actes Sud. Enfin, "Le mystère du monde quantique", par l'académicien des sciences Thibault Damour et le jeune auteur Mathieu Burniat, est un exemple brillant des possibilités de la bande dessinée en pédagogie, car il rend intelligibles des notions qui échappent totalement à notre entendement et à notre expérience, et ce d'une façon qui n'a jamais été aussi limpide, à ma connaissance, dans des ouvrages scientifiques purement textuels. Bref, ne cherchez pas à opposer "bande dessinée" et "livre", les bandes dessinées sont des livres, et comme tous les livres, il y en a de bons et de moins bons. Je m'inquiéterais plutôt de l'importance éditoriale des livres médiocres de coaching d'horoscipe et d'absurdités mystiques diverses, que des expériences de diffusion de la connaissance par la bande dessinée.

Claude - il y a 3 ans à 15 h 43

Merci pour cet important développement. Il y a sans doute un peu de nostalgie et d'inquiétude dans mon propos mais pas trop non plus. Je suis convaincu de l'évidence de la reformulation de la culture et voit dans ce mouvement quelque chose de salutaire. Une culture figée serait morte. Loin d'avoir un point de vue condescendant sur votre initiative, je la trouve au contraire tout à fait en phase avec ce renouvèlement nécessaire. Je voulais juste faire un pas de côté pour constater le chemin parcouru depuis une quarantaine d'années quand la collection Que-Sais-je était encore florissante...

Jean-No - il y a 3 ans à 16 h 08

"Il faut que tout change pour que rien ne change"... Mais pour moi, La petite bédéthèque (et projets assimilés, j'aurais pu citer La Revue dessinée par exemple) est une évolution de la bande dessinée plus qu'un changement de paradigme dans l'histoire du livre. Notez que la presse adore faire ses choux gras de l'insolent succès de la bande dessinée, mais les analyses faites par Xavier Guilbert sur le site Du9.org montrent que les choses sont plus complexes : de plus en plus de titres, de plus en plus divers, mais des ventes qui ne sont pas proportionnelles et un lectorat éduqué et pas forcément en augmentation (je résume vraiment vite). Un ami me faisait remarquer (et je le constate comme lui) que ce qui a vraiment changé, aujourd'hui, c'est que dans le train, les gens n'ont plus un livre à la main, mais un téléphone sur lequel ils conversent par SMS ou jouent à Candy Crush. En tant que réfractaire au téléphone mobile, je suis toujours étonné que les gens acceptent de se faire continuellement solliciter par une machine qu'ils ont dans la poche : ça ne me semble pas aider à se concentrer sur ses lectures ! Je dis ça moi-même sans nostalgie ou sans jugement, et même sans éléments statistiques, mais en observant très empiriquement les usages.

Jean-No - il y a 3 ans à 16 h 40

Les gens disent souvent que "La petite bédéthèque des savoirs" est un "Que Sais-je?" ou un "Gallimard découvertes" en BD, mais c'est un raccourci, pas une réalité, ce sont des projets éditoriaux bien différents, serait-ce le format peu ou prou identique. Pour ma part, je pense que ce qui fait du tort à la collection "Que Sais-je?", outre sa maquette (en progrès, cependant, car fini les changements de corps de typo impromptus) et ses couvertures actuelles (j'aimais mieux les anciennes), c'est peut-être qu'une part des besoins que couvrait cette collection (ou plutôt que les besoins d'une grande part de leur public) sont satisfaits par Wikipédia, qui est sans doute un des plus grands succès éditoriaux qui aient jamais existé dans le domaine de la diffusion du savoir, malgré (ou grâce à ?) son mode de fonctionnement atypique, tant du point de vue économique que du point de vue éditorial.

Frédéric - il y a 3 ans à 13 h 50

Ivresse ou flacon ? Que préférer ?

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