La honte est un sentiment grave. Lotte, devenue Charlotte en France, l’éprouve douloureusement. Elle est née en 1937 en Allemagne. C’est une enfant de la guerre. Hitler était encore le Führer, mais on ne savait pas qu’il conduisait à la catastrophe. Après le chaos d’un pays détruit, il a fallu reconstruire, d’abord dans les têtes. Dans Ici pas de survivants, Ingrid Brunstein raconte l’histoire de cette enfance vécue dans l’ombre d’un père prussien, officier dans la Wehrmacht envoyé sur le front de l’Est. Après, dans cette ville en ruines de Braunschweig où s’installent la faim, la peur et le froid, il n’y eut que le silence. Plus tard, de l’autre côté du Rhin, dans cette nouvelle vie, ce fut le même silence imposé par la responsabilité et la douleur des autres. "Je me suis tue parce que ma parole a été enterrée sous le poids de la honte."
Ingrid Brunstein se glisse dans ce double personnage de Lotte-Charlotte pour raconter ce que fut son histoire de jeune fille allemande, pour "mettre des mots sur les images de l’effroi", pour crever l’abcès d’une culpabilité qui s’effondre avec le mur de Berlin. Cette chercheuse en sciences sociales, installée en France depuis cinquante ans, a porté pendant un demi-siècle le souvenir de cette inscription au charbon sur l’immeuble familial bombardé : "Ici pas de survivants". Elle en tire un récit pudique et intense qui hésite entre le document et l’essai littéraire, quelque chose à la recherche de soi comme un autre, pour saisir une gémellité difficile. Evidemment, ces deux voix n’en font qu’une. Car quelle que soit la place que l’on occupe, il n’y a pas de survivants, seulement des vivants.
L. L.
