Rentrée littéraire 2021

Salomé Kiner, « Grande couronne » (Christian Bourgois) : Paris en pente dure

Salomé Kiner - Photo © MARIE TAILLEFER

Salomé Kiner, « Grande couronne » (Christian Bourgois) : Paris en pente dure

Le premier roman de Salomé Kiner donne voix à une adolescente des années 1990, prête à tout pour s'extraire de sa vie banlieusarde désespérante. Tirage à 6 000 exemplaires.

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Par Véronique Rossignol,
Créé le 15.06.2021 à 10h00,
Mis à jour le 15.06.2021 à 18h55

Onze stations et 39 minutes la séparent de la gare du Nord. Paris est là, à portée de train, si proche, si loin. À la fin des années 1990, l'héroïne adolescente de Grande couronne n'en connaît que le Forum des Halles et le Cirque d'Hiver. « Du lavoir, on surplombait la ville. Par beau temps, la vue allait de la plaine de la Seine jusqu'à la tour Pleyel. Par extrême beau temps, la flèche de la tour Eiffel pointait à travers les particules fines de l'air. » On pourrait penser que la vie est tranquille dans cette banlieue pavillonnaire du Val-d'Oise, en lisière des belles forêts d'Île-de-France, dans cette famille de la petite classe moyenne où la collégienne grandit, encadrée, auprès d'une sœur aînée lycéenne et de deux jeunes frères. On verra très vite que non.

Par conformisme, par curiosité, poussée par sa fascination pour tout ce qui porte une marque, cette fille sans histoire et sans expérience se laisse enrôler dans « le groupe Magritte », un réseau local et plutôt bien organisé de prostitution. L'ado encore aux portes de l'enfance se met à faire des passes sur des parkings. Fellations et masturbations only. Mais c'est déjà tout à fait glauque, carrément sordide parfois. Et notre pretty woman du pauvre qui se rêve hôtesse de l'air - pour l'uniforme - puis avocate - pour rassurer sa mère - le raconte comme si l'épreuve était un rite de passage obligé, pour s'arracher de là et conquérir Paris. Naïve et dessalée, frondeuse et soumise, vénale et charitable à la fois, elle apprend à composer avec sa peur et sa honte. Rapidement viendront en réconfort « le Malibu, la masturbation, l'herbe », pour étourdir les angoisses. Tout vrille un peu plus quand le père quitte le foyer et que l'adolescente se retrouve avec une mère qui fait « grève du soleil, grève des lessives, grève du frigo », avale « des cachets pour la désillusion » et qu'elle est contrainte d'endosser son rôle. « Je comprenais qu'elle soit triste, son avenir était tout froissé » dit-elle de cette femme qui pleure, mère à terre, pourtant plus solide et fiable qu'il n'y paraît, personnage central de son histoire aux côtés des copines en roue libre, du père hors jeu et des garçons à la sexualité fruste ou assommés par les joints. Dans ce roman d'apprentissage en force, la journaliste et primo-romancière Salomé Kiner dote sa jeune narratrice d'un tempérament de guerrière plus que de victime. Et d'un humour résistant qui protège les rêves.

Salomé Kiner
Grande couronne
Christian Bourgois
Tirage: 6 000 ex.
Prix: 18,50 € ; 288 p.
ISBN: 9782267044522

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