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Science-fiction, les prophéties autoréalisatrices

Couverture de Métal Hurlant - Photo Les Humanoïdes associés

Science-fiction, les prophéties autoréalisatrices

Alors que les actualités climatique, sanitaire, géopolitique semblent parfois se confondre avec le possible, quels sont les nouveaux horizons d'un genre qui représente plus de la moitié des lectures des 7-25 ans ?

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Par Marie Fouquet ,
Créé le 17.05.2022 à 14h10 ,
Mis à jour le 17.05.2022 à 18h25

«La science-fiction traverse un moment inédit de son histoire », déclarait en octobre 2021 dans un entretien à Livres Hebdo, Sébastien Guillot, qui éditait alors chez Folio SF l'anthologie Par-delà l'horizon. Ce recueil de nouvelles rassemble d'anciennes plumes et des voix émergentes de la science-fiction, dans un souci paritaire encore inexistant il y a dix ans, révélant le nouveau paysage d'un genre en accord avec son temps. Si celui-ci est régulièrement traversé de soubresauts, de sorties de placard et de réincarnations depuis sa création dans les années 1950 - les années 1960-1970 en tête -, il connaît aujourd'hui une nouvelle période faste. Parmi les témoins de ce retour de la SF, l'étude 2022 du Centre national du livre sur les pratiques des jeunes lecteurs de 7 à 25 ans montre que la science-fiction représente plus de la moitié de leurs lectures. Les grands classiques connaissent ainsi plusieurs vies. Et leur réinvention ou leur adaptation dans d'autres arts - cinéma, BD - ne sont évidemment pas sans effet sur le marché du livre.

Un genre retrouvé

L'adaptation au cinéma du classique de Frank Herbert, Dune, avec Zendaya et Timothée Chalamet, a drainé de nombreux fans (plus de 2 millions d'entrées) et donné lieu à la réédition des livres en grand format ainsi que dans un format collector chez Robert Laffont. Habituellement écoulé à 15 000 exemplaires environ par an, le roman a plus que doublé ses ventes l'année où a été annoncée la sortie du film (finalement retardée à 2021 en raison de la crise sanitaire) : 32 500 exemplaires vendus, auxquels il faut ajouter les 12 500 de l'édition collector. Il va sans dire que le deuxième volet de Dune, dont la sortie est prévue en octobre 2023 aux États-Unis, est particulièrement attendu. Glenn Tavennec, directeur de la collection « Ailleurs et Demain » - fermée en 2014, elle réapparaît en 2020 - aux côtés de Camille Racine, réagit au succès contemporain du Frank Herbert : « Cinquante ans après sa première parution, Dune devient une prophétie autoréalisatrice sur le climat ». L'éditeur perçoit dans le succès de la SF une dimension générationnelle : « Le public avait abandonné la SF, et Hollywood lui préférait les vampires ou des films comme Blade Runner. Mais le jeune lectorat des littératures de l'imaginaire d'il y a dix ans a grandi, et se jette aujourd'hui sur les grands classiques de la science-fiction, car celle-ci est en phase avec le contemporain. »

Fin 2021, Hachette a créé à son tour sa collection consacrée à la SF et aux littératures de l'imaginaire : « Le rayon imaginaire ». La résurrection sous forme trimestrielle du mythique magazine de bande dessinée Métal Hurlant l'automne dernier constitue un autre signe de la réémergence du genre. Créé en 1975 par Les Humanoïdes Associés (Moebius, Dionnet, Druillet et Farkas), plusieurs fois arrêté puis relancé, le Métal Hurlant 2021 a consacré son premier numéro à la science-fiction « near near future » (l'anticipation proche).

Tendances dystopiques

« Aujourd'hui, la littérature de science-fiction décrit ce qui se passe devant nous, dans nos vies », souligne Frédéric Weil, cofondateur de Mnémos. Entre les scénarios catastrophes contemporains et les projections de la science-fiction, la ligne se resserre toujours plus. Si bien que les œuvres de SF sont souvent désignées sous le terme d'un de ses sous-genres : la dystopie. Les imaginaires politiques, par exemple, sont aujourd'hui dans une telle crise que des institutions militaires françaises, comme de grands entrepreneurs de la Silicon Valley, font appel à des auteurs de SF pour inspirer leurs desseins. La dystopie est « la » tendance des années 2010 comme en témoigne aussi sur les écrans le succès de la série Black Mirror - qui montrait une vision à peine exagérée d'une société faite du tout technologique et des réseaux sociaux comme outils de survie sociale -, celui de La servante écarlate, qui a révélé au monde l'autrice du livre éponyme, Margaret Atwood, ou encore le grand retour (plus ou moins heureux) du classique 1984 en politique, dans les médias et chez de jeunes auteurs de fictions et de romans graphiques. Le chef-d'œuvre d'Orwell en est déjà à sa quatrième adaptation en bande dessinée depuis que le texte est passé dans le domaine public en janvier 2021 - même si celle de Xavier Coste (Sarbacane), lauréate des prix Fnac et France Inter de la BD en 2022, s'est largement démarquée.

Désir d'utopies

Non seulement les actualités liées aux univers de la SF se multiplient, mais les lignes de ses attributions traditionnelles bougent. Là ou les dystopies restent maîtresses du genre, des intrigues et des univers qui mettent plutôt en scène des horizons utopistes, inversant la tendance d'un déterminisme fataliste, émergent. Un désir - un besoin ? - d'utopie.

« C'est un défi d'écrire une utopie pour un romancier, il faut que ça se passe mal pour qu'il y ait une bonne une histoire », explique Mathias Echenay, le créateur de La Volte. Pour l'éditeur, « l'utopie fait encore peur, car pour de nombreuses personnes, elle reste connotée à monde idéal, un monde parfait trop coupé de certaines réalités ». Des auteurs comme Alain Damasio présentent leurs œuvres comme des « boîtes à outils » pour inspirer le réel avec des modes d'existence et d'action adaptés au contemporain. À la sortie des Furtifs à La Volte en 2019 (65 000 exemplaires vendus dès le premier mois, Prix de l'Imaginaire en 2020), il précisait : « J'essaie de faire en sorte que la balance positive, utopique et créative soit plus forte que le côté dystopique, qui devient alors un bruit de fond. » Ce bruit de fond a encore une fois pris une ampleur phénoménale à la faveur de la crise sanitaire du Covid-19, pendant laquelle une des projections d'Alain Damasio (certaines zones publiques sont interdites à des catégories de population qui ne possèdent pas de « bagues » accordées par l'État) s'est trouvée mise en œuvre.

Selon Frédéric Weil, chez Mnémos, « la SF contemporaine revient vers une approche plus combative, plus dénonciatrice. Chaque matin, quand on se lève, on a l'impression d'être au début d'une histoire de SF. Le défi est fort pour les romanciers car il n'y a plus besoin de se projeter pour y accéder. Dans les années 1970, lorsque paraissait Tous à Zanzibar de John Bruner, on le considérait comme un roman de rupture. Aujourd'hui, il retrouve un public car il parle du contemporain et se confronte au réel militant.»

Les enjeux de l'afrofuturisme

<p>Quand la science-fiction et l'anticipation dessinent de nouvelles identités noires.</p>

L'afrofuturisme a été révélé à l'international par le blockbuster Black Panthers. Mais au-delà de cette traduction cinématographique très controversée pour sa caricature du genre - elle a été accusée de se vautrer dans la récupération capitaliste de luttes anticapitalistes -, l'afrofuturisme s'inscrit dans le paysage culturel des États-Unis depuis les années 1990. Achille Mbembé, dans un article du Point à la sortie de Black Panthers en 2018, décrivait ainsi l'afrofuturisme et le film en question comme « une extraordinaire synthèse de toutes les idées et des concepts qui, depuis au moins la fin du XIXe siècle, auront accompagné les luttes nègres en vue de la montée en humanité ».

Encore discret en France, l'afrofuturisme commence pourtant à s'y faire entendre. Le festival Les Imaginales, à Épinal, lui consacre sa vingtième édition du 19 au 22 mai, avec, pour invité d'honneur, Michael Roch. Cinq ans après son premier roman Moi, Peter Pan (éditions Mu), sélectionné pour le Grand Prix de l'imaginaire 2017, Michael Roch va plus loin encore dans ce qu'il nomme lui-même ses « contre-dystopies caribéennes ». Avec Tè Mawon, l'auteur présente les enjeux d'un afrofuturisme situé sur les terres créoles des colonies françaises. « Cette SF ne serait plus afrocentrée, mais créolisante », précise-t-il. Non seulement l'insurrection qu'il met en scène relève d'une mémoire des Caraïbes et du sort qu'y ont connu les esclaves noirs, mais elle révèle aussi la richesse de la langue créole et celle de territoires marqués par des révoltes, et qui ont vu naître le marronnage.

Le dernier roman de Laura Nsafou, Nos jours brûlés (Albin Michel), qui se déroule en 2049 dans l'Afrique de l'ouest, relève lui aussi d'un certain afrofuturisme - sans accent porté sur la dimension technologique de cette Afrique du futur. L'autrice de littérature jeunesse, féministe, revendique son « afropéanité ». Or ce terme est notamment développé par Léonora Miano dans son essai Afropea, version théorique de son utopie Rouge impératrice, où elle imaginait un projet panafricain, un futur où le continent africain, Katiopa, accueillerait les migrants venus d'Europe. Léonora Miano, qui ne se revendique pas de l'afrofuturisme, adopte pourtant les codes du roman d'anticipation et de l'utopie dans un cadre narratif inscrit sur un territoire africain, dans un futur lointain (les années 2100). Que ce soit dans Tè Mawon ou dans Rouge impératrice, la langue est investie comme une des strates fondamentales où se jouent les luttes et les devenirs possibles. Et la littérature, un passage nécessaire lorsqu'il est question de sortir des impasses d'une société en crise d'imaginaires.

Radicales utopies

<p>Alice Carabedian, Sabrina Calvo, Alain Damasio : les nouveaux écrivains de SF rêvent de <em>"désincarcérer le futur"</em>.</p>

" Aujourd'hui ce n'est plus la terreur qui est inconcevable, cette terreur qu'Isabelle Stengers [...] nomme "a barbarie qui vient". Les choses impossibles, improbables, adviennent. Surtout les pires. Ce qui nous semble inconcevable, c'est l'utopie ", écrit Alice Carabédian dans son Utopie radicale, parue en mars denier au Seuil. Dans cet essai, la philosophe développe une réflexion qui replace l'utopie politique dans les imaginaires de la science-fiction, invitant à " rêver d'autres mondes ".

Si Alice Carabédian reconnaît la pertinence de s'organiser en collectif et en autonomie, comme le préconisent certains textes SF - parmi lesquels les auteurs de la maison La Volte, comme Alain Damasio ou Sabrina Calvo -, elle déplore aussi le risque du manque d'horizons de ces démarches (encore si peu nombreuses), et celui de se " satisfaire des miettes et des marges concédées par le Grand Capital ". La philosophe propose d'aller " par-delà l'imaginaire des cabanes et des ruines " en bâtissant, justement par le biais d'imaginaires de science-fiction, des récits et des univers qui feraient œuvre de boîtes à outils pour façonner le réel.

Une " boîte à outils ", c'est exactement ainsi que Damasio qualifie Les furtifs, dans lequel il imagine la survivance d'îlots autonomes dans un monde envahi par les grandes entreprises fondues de transhumanisme et de contrôle social. Mathias Echenay, fondateur de La Volte, revient sur l'un de ses derniers succès, écrit par l'autrice Sabrina Calvo : " Melmoth furieux décrit la façon dont on vit en communauté dans cette nouvelle commune de Paris. Ce n'est ni un programme ni véritablement une utopie, c'est une exploration d'autres manières de faire pour nous montrer que l'on n'est pas condamné à vivre le futur unique "gafamisé" qu'on nous sert. " Sabrina Calvo comme Alain Damasio font d'ailleurs partie d'un collectif d'écrivains de SF, les Zanzibar, dont le manifeste décrit assez clairement son intention : " Nous rêvons nos textes comme des endroits où se rencontrer, où penser et commencer à désincarcérer le futur. "

 

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