17 septembre > Essai-Littérature Etats-Unis

Front haut des calvities avancées, courte barbe, boucle d’oreille, le portrait Chandos est le plus célèbre des portraits présumés du barde de Stratford. L’habit est austère et le regard lointain. Si Shakespeare demeure le plus grand dramaturge de tous les temps, et son œuvre la plus jouée, "des pans entiers de [s]a vie demeurent dans l’ombre". "Ce qui oblige tous ses biographes à spéculer", ajoute Stephen Greenblatt, l’auteur de Will le Magnifique. Le titre original : Will in the World, "Will dans le monde", traduit mieux la nature du projet, car c’est bien dans le concret du monde élisabéthain et jacobéen - Shakespeare naquit en 1564 sous le règne d’Elisabeth Ire et mourut en 1616 sous celui de Jacques Ier - que le professeur de Harvard entend nous plonger : une Angleterre sur fond de turbulences politiques et religieuses. Comment Shakespeare est-il devenu Shakespeare ? Pour répondre, sources historiques, anecdotes et conjectures (le point d’interrogation et l’adverbe "peut-être" sont une marque de l’ouvrage), et on use du petit bout de la lorgnette afin d’expliquer l’art par son contexte. Greenblatt, héraut du "néohistoricisme", adopte la méthode de Sainte-Beuve.

Ainsi remontons-nous le cours de la carrière fulgurante de l’auteur d’Hamlet jusqu’à son lieu de naissance dans le comté de Warwick et à son milieu de fermiers en voie de respectabilité. Après avoir épousé une fille de propriétaire terrien, son père devient gantier et occupe diverses fonctions municipales. Shakespeare étudie dans l’une de ces grammar schools destinées à inculquer les humanités (notamment le latin) aux enfants du peuple. Mais "Will" est très tôt fasciné par le théâtre dont il a goûté la magie grâce aux troupes itinérantes. Il ne se dirigera ni sur la voie de l’université ni vers l’atelier de ganterie paternel. Quitte-t-il femme et enfant pour échapper aux foudres d’un puissant notable l’accusant de braconnage ? Quoi qu’il en soit, c’est à Londres que l’acteur occasionnel va tenter l’aventure et révolutionner le théâtre, en faisant vibrer la vie dans les mots, grâce à ses blank verses, ces vers libérés du carcan de la rime. "L’une des caractéristiques fondamentales de l’art de Shakespeare est de ne jamais se couper du réel." Aux métaphores érudites se mêlent des images du monde rural ou des pratiques artisanales. Traité de "corbeau parvenu" par des confrères étant passés par Oxford ou Cambridge, ces university wits avaient vu juste : "Shakespeare n’écrivait pas comme un poète mais comme un comédien." Là est le génie.

S. J. R.

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