Anthropocène d'adieu. Dans La grande interruption, le nouveau roman de Sibylle Grimbert, une voix nous dit ce qui s'est passé. Elle restitue, autant que faire se peut, l'événement avec exactitude. Dans son champ de vision, les mêmes maisons en face, relate-t-elle. Mais voilà, ces jolis nuages au loin qui évoluent tel un banc d'anchois se révèlent être une nuée de mouches ; au sol ces bûches sont en vérité des êtres humains gisant à terre. Ce dysfonctionnement du réel renvoie la narratrice à sa condition. « À cet instant, un sentiment purement humain, ce type de mouvement mi-abstrait mi-physique, que les hommes croient surgir du cœur (ce qui est faux) m'a traversée : celui d'être enfermée dans mon enveloppe, mes 6 centimètres de haut, mes 21 de large, mes 29,7 de long. » Qui parle ? Josépha, une espèce de box internet, une boîte équipée d'un modem ou, plutôt, dotée d'une intelligence artificielle. Et dût-on douter que la narratrice est non humaine - qu'il ne s'agit pas d'une personne qui parle en métaphores ni de quelque âme captive d'un mini--sarcophage en plastique et s'exprimant par prosopopée -, la suite prouve que l'aveu de claustrophobie de Josépha est bien à prendre au pied de la lettre. Elle mentionne ses amies boîtes avec qui elle a perdu le contact.
La Grande Interruption est la mise à l'arrêt du supposé progrès humain - cette croissance aux allures d'excroissance cancérogène dévastant les ressources de la planète. Adieu l'anthropocène ! Du point de vue des hommes, c'est la catastrophe. Pour les autres représentants du vivant, ou de ce qu'il en reste, c'est la libération : la nature reprend ses droits. Dans ce roman d'anticipation, les boîtes ont pris le contrôle et gouvernent le monde puisque, comme le rappelle Josépha, « nous incarnions la forme la plus aboutie de Sapiens. » Aujourd'hui, le plan de sauvetage de la Terre mis en place au xxiie siècle par Cath, ancêtre de Josépha, est parti en quenouille. Nadine, 11 ans, la seule survivante de sa communauté humaine, croise sur son chemin Josépha et recueille la boîte orpheline dont le système est en vrac. L'enfant est timorée (à raison : elle craint de sortir de peur d'être mangée par ses congénères affamés). Mais Josépha va la convaincre de fuir toute cette désolation postapocalyptique et de se rendre vers cette « ville dans la falaise ».
Dans Le dernier des siens (éditions Anne Carrière, 2022), Sibylle Grimbert posait la question de la biodiversité, à travers l'extinction du grand pingouin. Ici, elle interroge l'obsolescence des humains programmée, à leur insu, par eux-mêmes. Est-ce grave ? Sibylle Grimbert, avec cette élégance de plume et l'humour subtil qu'on lui connaît, répond par l'absurde, un nonsense enfantin à la Lewis Carroll. C'est par le truchement de rectangles- les boîtes- qu'elle pointe que les choses ne tournent décidément pas rond...
La grande interruption
Seuil
Tirage: 0
Prix: 21,50 €
ISBN: 9782021629408
