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Six dossiers chauds pour 2013

Six dossiers chauds pour 2013

Six dossiers chauds pour 2013

Préservation de la librairie indépendante, émergence d'un contrat d'auteur numérique et fin des distorsions de concurrence entre le commerce traditionnel et les vendeurs en ligne seront, en 2013, des clés de l'adaptation du monde du livre à la nouvelle donne introduite par le numérique. Le secteur devra aussi gérer la concentration de l'édition et la fragilisation de deux des principales chaînes de grandes surfaces culturelles.

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Par Hervé Hugueny,
Anne-Laure Walter,
Cécile Charonnat,
Christine Ferrand,
Créé le 09.02.2015 à 19h35 ,
Mis à jour le 10.02.2015 à 09h59

Aussi médiocre qu'elle ait été, l'année écoulée aura permis à tous les acteurs du monde du livre de prendre conscience que leur avenir est entre leurs mains. C'est sur cette volonté de maîtriser son destin que s'ouvre 2013. Les points d'achoppement pour l'avenir du livre sont maintenant bien identifiés : nous les présentons ici à travers six dossiers qui sont autant d'enjeux pour bâtir de beaux lendemains à partir des bouleversements en cours, depuis la nécessité de préserver la librairie indépendante jusqu'à celle de trouver un modus vivendi entre auteurs et éditeurs autour du contrat numérique.

La nouvelle année démarre cependant avec un nouveau sujet de polémique : doit-on supprimer la possibilité d'un discount de 5 %, autorisée dans le cadre de la loi Lang, pour redonner tout de suite quelques points de marge aux libraires (mais aussi à la grande distribution et aux librairies en ligne), au risque de donner une image négative du secteur dans une période de fortes difficultés économiques ?

Dans l'entretien qu'il nous a accordé (voir p. 16-17), le président du Syndicat national de l'édition, Vincent Montagne, précise le point de vue des éditeurs sur les défis de l'année, rappelant l'importance des libraires et se félicitant de l'implication du ministère de la Culture. Cela lui permet de parier avec optimisme sur l'avenir et la capacité d'adaptation de tous les intervenants aux nouvelles réalités du secteur.

Quel soutien à la librairie indépendante ?

Pendant les Rencontres de la librairie 2011.- Photo OLIVIER DION

Deux rendez-vous essentiels vont ponctuer 2013 pour la librairie. Premier traitement de choc annoncé pour le début de l'année, et très attendu par l'ensemble de la profession, le plan en faveur de la librairie concocté par le ministère de la Culture. En cours d'élaboration via des missions, des groupes de travail thématiques et des auditions, le programme traduira les engagements du gouvernement en faveur de la librairie indépendante. Renforcement de la loi Lang, création d'un fonds d'aide à la trésorerie, remise à plat des aides existantes et régulation des marchés publics devraient notamment y figurer.

Ce plan se trouvera sans doute au coeur des échanges qui animeront le second grand rendez-vous de l'année, les Rencontres nationales de la librairie organisée à Bordeaux les 2 et 3 juin par le Syndicat de la librairie française. Deux grands axes  seront à l'ordre du jour : l'approfondissement de la connaissance économique du secteur de la librairie et les pistes de solution pour dessiner le réseau de demain.

Entre-temps, il ne faudra toutefois pas oublier d'organiser très sérieusement la présence des libraires sur le marché naissant du livre numérique. Au-delà de 2013, il risque en effet d'être trop tard...

Quel regroupement Flammarion-Gallimard ?

L'immeuble du groupe Flammarion, à Paris.- Photo OLIVIER DION

Si l'année 2012 a été rythmée par le feuilleton de la vente de Flammarion par RCS, l'année 2013 ne suffira pas pour régler l'organisation du troisième groupe français que forme la réunion de Gallimard et Flammarion. Depuis le rachat signé en septembre 2012, les centralisations les plus évidentes ont été mises en place comme celles des achats (papier, téléphonie, etc.). Le casse-tête de l'harmonisation informatique est encore à l'étude car chez Gallimard les systèmes restent très hétérogènes. Plus anecdotique, les échanges entre les maisons sont facilités. Ainsi, ce mois de janvier, Philippe Sollers confie Portraits de femmes à Flammarion, mais son attachée de presse reste Pascale Richard, de chez Gallimard.

Suivront les dossiers sensibles, comme l'articulation des organes de distribution des deux maisons, qui ne manqueront pas d'avoir des répercussions sur l'ensemble du secteur.

Plusieurs départs du groupe Flammarion ont marqué la fin de 2012, dont celui de Louis Delas, le directeur du pôle BD Jeunesse et administrateur délégué de Casterman. Teresa Cremisi et Charlotte Gallimard assurent l'intérim, mais la question de la direction éditoriale de Casterman et du fonctionnement du pôle n'est pas tranchée. Deux éditeurs de BD, Anaïs Vanel et Guillaume Prieur, ont quitté la maison en novembre.

Quel avenir pour la Fnac et Virgin ?

Fnac Les Halles, à Paris.- Photo OLIVIER DION

Les deux poids lourds de la distribution culturelle sont en souffrance. Positionnées sur des marchés (musique, vidéo...) en perte de vitesse, elles doivent aussi faire face à l'usure de leur modèle économique. Pour la Fnac, 2013 marque le début de l'autonomie. Introduite en Bourse dans le courant de l'année, la chaîne devra assumer seule son destin. Une manière pour le groupe PPR de se désengager de son pôle distribution tout en se débarrassant d'une marque qui plombe ses résultats et qu'il ne parvient pas à vendre. Dans l'état actuel des choses, l'opération laisse perplexe le monde du livre, inquiet pour l'avenir de l'enseigne.

Chez Virgin, l'horizon semble encore plus bouché. Le groupe souhaite se recentrer sur des magasins de taille modeste, autour de 1 000 m2, avec une offre ciblée sur le numérique et le grand public. Mais il risque de ne pas pouvoir mettre en oeuvre son projet. La fermeture programmée d'environ un tiers de son parc de magasins, dont le navire amiral des Champs-Elysées, et les quelque 40 millions d'euros de dette du groupe compliquent sérieusement tout investissement.

Reste à savoir ce que décidera son actionnaire, le fonds Butler Capital Partners : cession, recapitalisation ou liquidation.

Quelle décision sur la TVA sur le livre numérique en Europe ?

Tous ceux que la TVA passionne avaient jusqu'à ce vendredi 4 janvier pour dire leur avis dans la consultation européenne concernant le "réexamen de la législation existante sur les taux réduits". Massivement favorable à une extension au numérique du taux réduit dont bénéficient déjà les ouvrages papier dans de nombreux pays, l'Europe du livre s'est mobilisée pour apporter de multiples contributions. Aux côtés de la Fédération des éditeurs européens et des syndicats nationaux, le gouvernement français a aussi déposé un avis alors que ce n'est pas toujours l'usage, explique Jacques Toubon, chargé du dossier depuis un an. Il y a en effet urgence : la France risque de se retrouver devant le Tribunal de l'Union pour avoir voulu appliquer le taux réduit sur le livre numérique, en infraction avec la réglementation européenne. Elle a pris cette liberté à la demande des éditeurs, accusés par les lecteurs de tarification abusive sur les ebooks, et confrontés à une TVA numérique presque trois fois supérieure à celle du papier. L'initiative française a résolu cette contradiction sur le marché national, mais elle en a fait exploser d'autres sur le plan européen. Si la consultation dégageait un consensus sur l'homogénéisation des taux réduits, les poursuites de la Commission apparaîtraient comme un acharnement procédurier contre la France, seulement coupable d'une clairvoyance un peu en avance.

Quels impôts pour les géants de l'Internet ?

MICHEL COMBE- Photo SALON DU LIVRE DE PARIS 2007.

Fin janvier, la fiscalité de l'économie numérique devrait faire la Une des médias, malgré l'austérité du sujet. Le rapport commandé par le ministère de l'Economie sera rendu et servira de base à un projet de loi enfin consensuel entre le gouvernement et les entreprises françaises : faire payer des impôts aux multinationales de l'Internet, qui ont organisé un maquis de filiales profitant de la concurrence que se livrent les Etats. Le sujet est délicat, car il s'agit de ne pas chambouler l'évasion fiscale tolérée que pratiquent aussi de nombreux groupes français de l'industrie et des services, tout en neutralisant les distorsions de concurrence dont se plaignent les acteurs nationaux des nouvelles technologies ou de la distribution.

Dans le domaine du livre, Amazon est plus que jamais l'affreux de l'histoire depuis que son système est mis au jour. Longtemps seuls face au cybermarchand, les libraires trouvent maintenant l'appui de la grande distribution, elle aussi bousculée par l'expansion de ce concurrent qui ne joue pas avec les mêmes règles (voir p. 51). Mais rien n'est simple : alors que le fisc réclame 198 millions d'euros à Amazon, les régions Bourgogne et Nord-Pas-de-Calais lui verseront des subventions pour la création d'emplois de magasiniers dans ses centres de distribution

Un Yalta pour le droit d'auteur ?

Contrat d'édition.- Photo OLIVIER DION

Mars est le dieu de la guerre, mais ce sera peut-être le mois de l'apaisement entre auteurs et éditeurs à propos des clauses numériques du contrat d'édition. Aurélie Filippetti, ministre de la Culture, tient à annoncer d'ici à trois mois, et avant le Salon du livre, un projet de loi réglant cette question qui traîne depuis plus de quatre ans. Pour bien faire et tenir les délais de la rédaction d'un texte législatif, il aurait fallu dégager un accord entre le Conseil permanent des écrivains et le Syndicat national de l'édition avant Noël.

Après un peu d'énervement à la suite d'une première réunion commune annulée, les deux parties ont convenu d'observer une discrétion absolue tant qu'elles n'auront pas signé une liste de clauses et de modifications rédigées. Le ministère, et son service du livre maintenant très impliqué dans la négociation, doit trouver le moyen de contourner la question de la durée des droits numériques, le point de blocage jusqu'à maintenant plus ou moins balayé sous le tapis. Pour le SNE (voir l'interview de Vincent Montagne ci-contre), il est vital de conserver ces droits pour toute la durée de la propriété intellectuelle, en raison de l'incertitude caractérisant ce nouveau marché. Pour les mêmes raisons, les auteurs ne veulent plus livrer leurs droits sans condition.

Faut-il supprimer la remise de 5 % ?

Evoquée au printemps dernier par la mission sur l'avenir de la librairie, la suppression éventuelle de la possibilité d'un discount de 5 % dans le cadre de la loi sur le prix unique est entre les mains des pouvoirs publics. Elle fait en effet partie des pistes de travail explorées par le ministère de la Culture dans le cadre de son futur plan sur le livre, qui devrait être présenté au premier semestre 2013.

Idée séduisante pour une majorité de libraires indépendants et même d'enseignes, qui y voient une occasion de remettre tous les canaux de distribution sur un pied d'égalité, elle suscite toutefois de vives inquiétudes chez certains, qui craignent notamment, en ces temps de crise, de dégrader l'image de la librairie et de perdre une souplesse sur le prix appréciée par les clients (voir p. 51).

Vincent Montagne : "Je suis assez optimiste sur l'évolution des esprits"

 

Les enjeux liés au livre numérique, la place des libraires, la remise de 5%... Vincent Montagne, président du Syndicat national de l'édition, livre sa vision de 2013.

 

"Auteurs et éditeurs veulent trouver une solution, car face au numérique, leur avenir et leurs intérêts sont indissociables." VINCENT MONTAGNE- Photo OLIVIER DION

Livres Hebdo - Comment s'est finalement passée l'année 2012 ?

A - 2 % en tendance annuelle à la fin d'octobre, les chiffres sont moins mauvais que l'impression que nous pouvions en avoir. Ce sentiment vient peut-être de la progression du taux de retour, qui illustre le repli des ventes e n volume, alors qu'elles se maintiennent plutôt en valeur. Il y a toujours plus de nouveautés, de mises en place, et une concentration de l'activité sur les quatre derniers mois de l'année, qui représentent environ 40 à 45 %, en fonction des secteurs.

Mais les analystes considèrent que le livre est une valeur résiliente de la consommation. Il le prouve souvent à Noël !

2012 devait être l'année de démarrage des ventes de livres numériques. Qu'en est-il ?

Le numérique prend plus de place dans les discours que dans les faits : il reste pour le moment à 1,5 % du marché. Pour qu'il se développe, il faut une conjonction d'équipement et d'offre. Les acheteurs de ce matériel attendent une exhaustivité du catalogue, ce n'est pas le cas aujourd'hui. Les liseuses arrivent, mais avec plus de quatre ans de retard sur les Etats-Unis. Les tablettes avec rétro-éclairage n'offrent pas encore le même confort que le papier pour la couleur et restent très chères.

Le numérique suscite de nouvelles réglementations de la chaîne du livre. Quels en sont les enjeux ?

Les métiers du livre n'échappent pas à la logique de désintermédiation profonde qui touche tous les secteurs de l'économie. La Commission européenne, qui rencontre tous les acteurs, a une vision économique avant de s'intéresser à l'exception culturelle, alors que la France prend en compte ces deux éléments. Il est important de faire comprendre cet équilibre aux autorités bruxelloises, qui réglementent la concurrence et la fiscalité. Mais je suis assez optimiste sur l'évolution des esprits, peut-être liée aux difficultés de l'Europe. La mission du Conseil européen est de chercher les points de croissance qui manquent à l'économie : la culture peut les fournir. Et il faut voir le livre comme un élément déterminant d'une politique culturelle.

Où en sont les discussions avec les auteurs sur les clauses numériques du contrat d'édition ?

Auteurs et éditeurs veulent trouver une solution, car face au numérique, leur avenir et leurs intérêts sont indissociables. Nous avons convenu de mener ces discussions dans la plus grande discrétion, ce qui est un gage de réussite. Elles se poursuivent avec intelligence de part et d'autre, et avec la bienveillance d'Aurélie Filippetti, la ministre de la Culture, qui souhaite qu'elles aboutissent.

Quelques jeunes maisons d'édition proposent un contrat global, mais plus court. Est-ce une piste ?

Les contrats signés avec des auteurs étrangers sont déjà limités à quelques années. Mais un contrat premier ne peut sérieusement porter que sur la durée de la propriété intellectuelle. Un éditeur peut toujours signer des contrats plus courts, mais cela aboutit à une réduction de la valeur du fonds de sa maison et réduit sa capacité d'investir à long terme. L'exemple du compositeur allemand Klaus Schapfl, qui vient d'adapter Le Petit Prince à l'opéra, nous fait réfléchir sur la maturation de la culture dans le temps. Un contrat court, c'est la certitude d'une politique éditoriale de court terme et d'une divergence potentielle d'intérêts entre les éditeurs et leurs auteurs.

Le Syndicat de la librairie française souhaite supprimer la possibilité de remise de 5 %. Qu'en dit le SNE ?

Il faudrait commencer par faire respecter la loi sur Internet, où des vendeurs proposent des livres "état neuf" avec des réductions supérieures à 5 % et jouent sur les frais de port. Le ministère de la Culture est tout à fait préoccupé de cette situation. Les éditeurs ne sont pas opposés à la suppression de ce rabais, et soutiennent volontiers les libraires. Il nous semble cependant que l'important pour les libraires est la fidélisation de leurs clients. C'est aux libraires d'apprécier la qualité des outils de flexibilité et de fidélisation pour attirer de nouveaux acheteurs.

Le médiateur du livre que souhaite le ministère aurait-il un rôle sur ces sujets ?

Les éditeurs et les libraires ont besoin d'un médiateur vis-à-vis des tiers qui ne respectent pas la loi, nous sommes en parfaite osmose sur ce point. Pour les autres sujets, il existe déjà des instances de discussion, et il ne nous semble pas nécessaire de multiplier les réunions.

Une taxe d'un centime sur les lignes de commande de Dilicom est-elle envisageable pour financer le fonds de soutien à la librairie ?

Dilicom s'en trouverait fragilisé. Les commandes ne passent pas toutes par ce système, et une taxe pourrait encourager les plus gros utilisateurs à chercher une solution alternative. Introduire une nouvelle taxe est aussi générateur de nouvelles charges administratives. Je crois plus en l'extension du rôle de l'Institut pour le financement du cinéma et des industries culturelles (IFCIC), via la future Banque publique d'investissement, pour aider éditeurs et libraires à faire face aux cycles d'activité. Pour résoudre ce problème, les éditeurs offrent souvent des délais de paiement très allongés, mais ils n'ont pas vocation à devenir les banquiers des libraires.

Un accès réservé des librairies aux marchés publics locaux est-il possible ?

Nous soutenons une révision des montants d'appel d'offres du code des marchés publics qui favoriserait effectivement les librairies locales. Mais les éditeurs sont clairement opposés à la réduction de la remise aux bibliothèques à 5 % au lieu de 9 %. Comme elles n'auront pas de budget supplémentaire, cette mesure n'aboutirait qu'à une réduction des commandes en volume, et ne changerait rien au global.

Quelles pourraient être les solutions pour assurer aussi une place à la librairie dans la vente de livres numériques ?

La multiplication des tablettes, donc des intermédiaires entre lecteurs et producteurs de contenus, est très positive. Nous allons probablement voir l'émergence de tablettes proposées par les acteurs de la profession, par exemple, pour la cuisine, le scolaire, la BD, les éditeurs de presse. C'est aussi une opportunité pour les libraires physiques de s'impliquer dans l'économie de la lecture numérique. Et il existe des solutions d'intéressement des libraires aux futures ventes sur les tablettes pour qu'ils soient en mesure de gagner des clients.


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