À l’occasion du prix des cinq continents remis par l'Organisation internationale de la Francophonie (OIF) ce jeudi 19 mars à la Salle Wagram à Paris (lire ci-après), une table ronde intitulée « Faut-il encore croire au livre ? » a notamment pointé les ambivalences du marché du livre audio, seul segment véritablement dynamique de l'édition française qui concentre des contradictions structurelles du secteur : démocratisation de l'accès, captation algorithmique et fragilisation des droits d'auteur.
Le streaming audio : un modèle qui redistribue mal
Le livre numérique stagne à 10 % du marché. Le livre audio, lui, progresse - et avec lui, un glissement de modèle économique qui inquiète les ayants droit. « Le CD ne représente plus que 15 % des accès audio et 80 % passent désormais par le smartphone, via des plateformes d'abonnement », situe Cécile Deniard, traductrice littéraire et ancienne présidente de la Sofia.
Juan Pirlot de Corbion, fondateur de YouScribe, Cécile Deniard, traductrice littéraire, Martin Boujol, influenceur, et Marie Lucas Scarpa, lauréate du prix du jeune écrivain- Photo OIFPour télécharger ce document, vous devez d'abord acheter l'article correspondant.
Le modèle dominant reste l'abonnement mensuel d'une dizaine d'euros avec crédit unitaire pour les nouveautés. Mais Spotify a introduit il y a 18 mois en France un modèle concurrent, déjà expérimenté par Storytel et Nextory, fondé sur des comptes-temps : 12 heures d'écoute incluses dans l'abonnement existant, sans surcoût pour l'auditeur. « Les grands groupes d'édition sont très contents, ils y vont à fond », observe Cécile Deniard. « Mais côté auteur, ce n'est pas du tout évident », déplore-t-elle.
Le mécanisme favorise la découvrabilité selon les plateformes : un auditeur insatisfait zapperait vers un autre titre, élargissant théoriquement les œuvres exposées. Les grands éditeurs y voient une valorisation de leur fonds. Les auteurs, eux, subissent une dilution supplémentaire de rémunération dans un secteur où leurs droits oscillent déjà entre 2 % pour les traducteurs et 10 à 12 % pour les romanciers, soit environ 1,50 euro sur un livre vendu 20 euros.
YouScribe : la rémunération au prorata des pages lues
Juan Pirlot de Corbion, fondateur de YouScribe, a détaillé le modèle de sa plateforme : 60 % des revenus sont reversés aux éditeurs, calculés au prorata des pages effectivement lues, selon le même principe que Deezer ou Spotify pour la musique. « Les musiciens ont beaucoup râlé en disant qu'ils gagnaient des cacahuètes », a réagi le modérateur Emmanuel Kherad, journaliste et producteur du Club francophone. « En fait, ce sont les lecteurs qui orientent la rémunération », a répondu le chef d’entreprise.
Avec 1,5 million d'abonnés dont 95 % en Afrique, YouScribe génère, « pour une dizaine d'auteurs africains des revenus de 1 500 à 2 000 euros mensuels », assure-t-il. Le paradoxe soulevé : ce sont les auteurs les plus actifs sur les réseaux d'influence, et non nécessairement les plus publiés, qui captent la plus grande part de revenus. « Ils s'impliquent dans la promotion de leurs livres donc ce sont eux qui perçoivent la plus grande part de rémunération. »
L'algorithme comme éditeur de fait
Cécile Deniard a pointé un problème de visibilité spécifique au livre audio : « Il y a très peu de promotion, très peu de blogs, peu de podcasts qui en parlent, nous mettant dans les mains de ces plateformes avec Spotify qui nous assure que sa force, c'est l'algorithme. » Résultat : les grands groupes valorisent leur fonds tandis que les titres indépendants ou de création restent invisibles.
L’influenceur Martin Boujol, qui produit des vidéos sur les réseaux à travers La nuit sera mots, a nuancé, distinguant responsabilité algorithmique et responsabilité éditoriale : « On a toujours mis beaucoup plus d'argent dans les livres qui se vendaient bien », analyse ce diplômé d’HEC. Il a documenté l'effet inverse possible : une vidéo consacrée à la réédition du Printemps s'amuse de Vladimir Tendriakov (éditions des Syrtes / 2025), titre écoulé à 200 ou 300 exemplaires, a généré près d'un million de vues et multiplié les ventes par dix en deux semaines. « C'est dans les mains des créateurs de contenus », assure le jeune instagrameur.
Le temps d'attention comme variable clé
La limite du raisonnement a été identifiée : sur TikTok notamment, les créateurs eux-mêmes s'autoalignent sur les mêmes titres viraux, reproduisant mécaniquement la concentration que l'algorithme est censé provoquer seul. Le phénomène touche aussi la vitesse de lecture : une fraction croissante d'auditeurs accélère la lecture audio, soulevant pour les producteurs la question de la restitution du travail artistique du comédien. « Toutes les industries culturelles jouent des coudes pour capter la plus grande attention possible, qui se base surtout sur le téléphone. »
Le temps d'attention quotidien disponible, estimé à environ 2h30 tous médias confondus, constitue le terrain de compétition réel entre livre, audio, vidéo courte et presse en ligne. L'abondance de contenus, y compris générés par IA, aggrave la dilution de ce temps, sans augmenter sa durée.
« Ce qu'il faut défendre aujourd'hui, c'est la lecture. C'est le temps qu'on dédie à la lecture. C'est ça le vrai combat », a conclu Martin Boujol, résumant l'accord de fond des intervenants sur un secteur dont les formats se multiplient sans que la question centrale de la valeur du texte, et de ceux qui le produisent, soit encore résolue.
Alexandre Lenot, lauréat du prix des cinq continents de la Francophonie 2026
Le prix des cinq continents de la Francophonie, organisé par l’Organisation internationale de la Francophonie, a distingué Alexandre Lenot pour son roman Cette vieille chanson qui brûle, publié aux éditions Denoël. La cérémonie, tenue le 19 mars 2026 à la Salle Wagram à Paris, a également célébré les 25 ans de ce prix littéraire majeur, dédié à la promotion des œuvres francophones à travers le monde.
Le roman lauréat raconte le retour de Noé dans la maison de son enfance après la mort de son frère jumeau, dans un récit introspectif marqué par le deuil, la mémoire et les blessures familiales. Le jury a salué une œuvre à la langue puissante, explorant avec intensité la construction de soi face aux manques et aux silences.
Une mention spéciale a été attribuée à Ahmed Fouad Bouras pour Les Béliers, aux éditions Emmanuelle Colas, un premier roman situé en Algérie, qui aborde avec finesse les tensions familiales et sociales à travers le regard d’un homme partagé entre deux cultures.
Parmi les cinq finalistes figuraient également des auteurs venus de divers horizons, illustrant la richesse et la diversité de la création littéraire francophone. Le jury, composé d’écrivains internationaux, a retenu des œuvres répondant à des critères d’exigence stylistique, d’originalité et d’ouverture culturelle.
Créé en 2001, le prix des cinq continents récompense chaque année une œuvre de fiction en langue française et contribue à faire rayonner ses auteurs sur la scène internationale. Doté de 15 000 euros, il s’inscrit comme un acteur clé du dialogue des cultures et du soutien à la littérature contemporaine.
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