Stuart Proffitt, sous les pavés le succès

Stuart Proffitt - Photo JAMES TYE PHOTOGRAPHY

Stuart Proffitt, sous les pavés le succès

Le directeur du département des sciences humaines de Penguin Press s'est fait une spécialité des projets éditoriaux titanesques qui se vendent à des centaines de milliers d'exemplaires.

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Par Isabel Contreras,
Créé le 04.09.2020 à 00h00,
Mis à jour le 21.09.2020 à 16h33

On dirait des armes ! », lance amusée la jeune assistante londonienne de Stuart Proffitt en brandissant l'un des gros livres qui trônent derrière le bureau de son chef. Installé dans un grand open space qu'il partage avec ses collègues de la publicité, le directeur du département des sciences humaines de Penguin Press apparaît tout aussi impressionnant que les pavés qu'il édite.

Derrière sa courtoisie britannique inimitable - silence et sourire pincé -, Stuart Proffitt cache des années de travail auprès de personnalités comme Margaret Thatcher ou Henry Kissinger. Il a aiguillonné les essais du prix Nobel d'économie, Joseph Stiglitz, participé au succès du best-seller Les cygnes sauvages, de Jung Chang ou travaillé avec l'historien Andrew Roberts, dont la monumentale biographie de Churchill est parue en août chez Perrin.

Modelés par la narration

Avec précision, cet éditeur de Mémoires, biographies et essais de 58 ans explique ce qui l'anime : « Présenter des livres originaux et accessibles capables de stimuler l'intérêt des lecteurs. » Son dernier coup ? Un ouvrage sur l'étude des manuscrits médiévaux qui ont marqué l'histoire (1), signé par le spécialiste du domaine et bibliothécaire de Cambridge, Christopher de Hamel. Ce livre de 640 pages à l'aspect raffiné - la couverture est ornée d'une enluminure - s'est vendu à des centaines de milliers d'exemplaires au Royaume-Uni et aux États-Unis. « L'éditeur doit être capable de donner une atmosphère à un livre pour qu'il apparaisse attractif aux yeux des lecteurs », souligne Stuart Proffitt. « Il construit un business model pour chacun de ses projets importants, observe Sophie Berlin, secrétaire générale Édition de Flammarion et chargée du département Savoir, qui croise l'éditeur britannique depuis des années à Londres et à Francfort. Cela commence par le choix d'un auteur rigoureux, toujours d'une grande notoriété, et cela se termine par des chartes graphiques dédiées, souvent extraordinaires. »

Stuart Proffitt développe sa vision anglo-saxonne de l'édition : « Pour bien raconter une histoire, il faut d'abord comprendre comment les choses se sont passées afin d'expliquer pourquoi elles se sont déroulées ainsi. » Il tire cet enseignement de son mentor, Alan Bullock. Spécialiste d'Hitler, celui-ci a notamment signé la biographie croisée du leader nazi et de Staline, publiée en 1994 en français chez Albin Michel. Cet historien a analysé les réactions et décisions des deux dictateurs pour expliquer l'entrée en guerre. Un morceau de choix. « L'analyse du sujet est modelée par la narration. Les deux forment brique et ciment », poursuit Stuart Proffitt. Chacun des livres d'histoire, essais ou Mémoires qu'il publie est ainsi construit comme un roman, rythmé par des faits recoupés et pertinents. Éditeur comme auteur ont pour but d'élever le degré d'engagement dans la lecture.

Façonnés comme des bijoux

Sophie Berlin a déjà acheté les droits de livres édités par Stuart Proffitt, mais elle y réfléchit à plusieurs fois avant de se lancer dans l'un de ces projets colossaux. « Pour rentabiliser la traduction d'un livre qui va vous coûter aux alentours de 30 000 euros, il faut tabler sur au moins 8 000 exemplaires vendus », estime-t-elle. Pour ce faire, le sujet doit s'y prêter. Comme le livre d'archéologie L'histoire du monde en 100 objets, de Neil MacGregor (Belles Lettres, 2018), dont les ventes ont dépassé les 7 000 exemplaires (source GfK). « Certains livres peuvent apparaître déroutants pour le public français, peu habitué à l'interdisciplinarité et très attaché à l'académisme », note-t-elle.

Pour l'éditrice française, le succès des livres édités par Stuart Proffitt est aussi lié à la place qui leur est accordée en librairie. « Si le sujet est captivant, même si le livre est un ovni, les libraires anglo-saxons le placent en tête de gondole. Notre culture est différente », constate Sophie Berlin. Stuart Proffitt préfère souligner les différences entre l'approche cartésienne française et l'empirisme britannique. Ses livres répondent surtout à son envie de transmission du savoir. « Les lecteurs peuvent s'intéresser à des sujets dont ils n'ont même pas conscience », s'enthousiasme-t-il avec un accent impeccable qui traduit l'excellence de son savoir-faire professionnel. En 2014, il a reçu le prix de littérature de la prestigieuse London Library pour son rôle prééminent dans l'édition des sciences humaines avec ses pavés façonnés comme des bijoux.

(1) Meetings with Remarkable Manuscripts, de Christopher de Hamel (Penguin, 2019).

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