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Sulaiman Addonia, "Le silence est ma langue natale" (La Croisée) : L'amour en exil

Sulaiman Addonia. - Photo © david_levene

Sulaiman Addonia, "Le silence est ma langue natale" (La Croisée) : L'amour en exil

Sulaiman Addonia imagine des vies blessées dans un camp de réfugiés au Soudan, où les identités, les corps et les genres se mêlent.

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Par Sean Rose ,
Créé le 20.04.2022 à 11h00

La langue natale est celle qui nourrit notre pensée à l'instar du cordon ombilical qui nous a sustenté. Elle est naturelle et coule de source, elle est dite maternelle. Qu'en est-il lorsqu'on l'a perdue, qu'on l'a désapprise au fil d'une vie d'exil, qu'on a dû en apprendre d'autres, quand au départ il y a celle de la mère, celle du père, outre celles des pays vers lesquels on a émigré.

De ce polyglottisme douloureux, Sulaiman Addonia a parlé dans un essai non traduit. Ici, dans Le silence est ma langue natale, l'auteur d'expression anglaise né en 1974 en Érythrée d'une mère tigréenne et d'un père éthiopien a imaginé un personnage d'une vingtaine d'années, Hagos, qui « ne sait pas écrire ni lire ni parler » comme l'explique sa mère au conducteur qui les mène, elle, sa fille Saba et ce fils muet, dans un camp de réfugiés au Soudan. Le narrateur, Jamal, est un ancien projectionniste du cinéma d'Asmara qui vit dans le même camp que celui où ont atterri Saba et Hagos. Il a installé un cinéma de fortune, son « Cinema Silenzioso » constitué d'un simple drap « étendu entre deux poteaux plantés dans le sol. »

Le 7e art est un sortilège au cœur de la misère : « L'illusion s'incrustait peu à peu dans la vie, chaque jour devenait mon cinéma. Les deux mondes existaient en harmonie, le réel où vivait Saba, et l'illusion du film que je regardais, où rien n'était ce qu'il paraissait être. » Le vrai film, toutefois, celui qui l'intéresse, est celui qui se déroule derrière l'écran de tissu. L'actrice qui le fascine est Saba, dont le corps s'offre à son regard curieux et dont la personne, tout entière, est livrée aux accusations d'impureté. C'est par un procès d'inceste que commence ce deuxième roman d'Addonia. Après Les amants de la mer Rouge (Flammarion, 2009), histoire d'une passion interdite en Arabie saoudite, Sulaiman Addonia explore à nouveau l'impossibilité d'aimer librement dans des sociétés gouvernées par le religieux. L'adolescente et le frère dorment dans le même lit et c'est toute cette communauté exilée, arc-boutée sur ses us et coutumes patriarcaux, qui veut la juger. Jamal est appelé à la barre pour témoigner.

Déclarée innocente, Saba n'est néanmoins pas au bout de ses peines, son existence est une traversée du désert mental où, seule contre toutes (sa mère, la sage-femme...), elle décide de poursuivre son éducation abandonnée à cause de la guerre. Désir, genre, sexe... dans le camp de transit, ce sont les identités, naguère immuables, qui sont en transition. Saba lit et étudie et pour ce faire, c'est Hagos le frère illettré et mutique qui assume les tâches assignées dans le système traditionnel à la femme. Surgit un troisième personnage, homme d'affaires, tel un deus ex machina, qui s'immisce dans la vie de ce drôle de couple fraternel, pour le meilleur et pour le pire... Le silence est ma langue natale est le récit des sans-paroles, ces personnes déplacées sans leur mot à dire en terre étrangère, le roman des non-dits dans des communautés où le poids de la tradition écrase l'individu. Mais c'est avant tout l'histoire d'un exil, d'une épopée d'un mode d'être à l'autre, sur la barque de la langue. D'une poésie vibratile, l'esquif vogue sur la crête, traduisant la fragilité des êtres, mais nous menant, nous lecteur, à bon port.

Sulaiman Addonia
Le silence est ma langue natale Traduit de l’anglais par Laurent Bury
La Croisée
Tirage: 3 000 ex.
Prix: 20 € ; 272 p.
ISBN: 9782413047643

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