Asie

Taïwan, petit marché mais costaud

La Foire du livre de Taipei (Tibe) dont la 24e édition se tenait du 16 au 21 février. - Photo CLAUDE COMBET

Taïwan, petit marché mais costaud

La 24e Foire du livre de Taipei, du 16 au 21 février, a confirmé l’attractivité du marché du livre taïwanais pour les éditeurs français qui y développent leurs ventes de droits, principalement en jeunesse et en bande dessinée.

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Par Claude Combet,
Créé le 04.03.2016 à 00h00,
Mis à jour le 04.03.2016 à 11h02

En 2014, le marché du livre taïwanais a représenté 75 millions de volumes vendus. Le chiffre d’affaires s’est établi à 704 millions d’euros avec une production de 41 598 titres, considérable au regard de la population (23 millions d’habitants). "Le marché est en légère régression (- 1,2 %) et a besoin de titres phares qui se vendent vite comme Cinquante nuances de Grey pour être porté. Mais on sait qu’on ne peut pas avoir un Harry Potter tous les ans", constate, philosophe, James C. M. Chao, président de ChinaTimes Publishing Company, nouvellement élu président de la Fondation Tibe, organisatrice de la Foire du livre de Taipei (Tibe) dont la 24e édition se tenait du 16 au 21 février.

De fait, les éditeurs taïwanais se veulent optimistes. Pour le journaliste Pierre-Yves Baubry, auteur d’un rapport pour le Bureau international de l’édition française (Bief), "l’édition taïwanaise est d’une richesse incroyable mais n’a pas le savoir-faire pour s’exporter". Dans un contexte politique particulier, où la nouvelle chef de l’Etat, Tsai Ing-wen, prendra ses fonctions en mai, et où les relations sont à la fois étroites et lâches avec le grand voisin chinois, elle maintient le cap. "Les livres taïwanais ne passent pas la censure chinoise", rappelle Kai Lin, patron de Gusa Publishing. Professionnelle, respectueuse du copyright, l’édition taïwanaise est à la fois ouverte aux nouvelles tendances - on trouve les blogueuses locales chez ChinaTimes Publishing - et à la production étrangère. "C’est un petit marché, sélectif et de très bonne qualité", selon Emmanuelle Marie, responsable des droits du groupe Bayard-Milan.

Manque de traducteurs

Les Taïwanais achètent d’abord des droits au Japon, qui a colonisé l’île de 1895 à 1945, puis dans les pays anglophones et enfin en France. Après 186 titres en 2013, 290 ont été traduits du français en 2014, essentiellement des livres pour la jeunesse (43 %) et des bandes dessinées (22 %), devant les romans (10 %) et des titres pratiques (9 %). "Il y a un vrai lien entre Taïwan et la France. Les gens aiment la culture française, la connaissent, apprennent la langue", commente Giulia Scandone, responsable des droits pour l’Asie chez Auzou. "Il y a des possibilités en dehors des listes de meilleures ventes et un intérêt pour la littérature contemporaine", observe aussi Laure Leroy, la directrice de Zulma, dont les deux romans d’Hubert Haddad sur le Japon ont séduit ses interlocuteurs. Pour elle, "le principal frein à la publication à Taïwan est le trop petit nombre de traducteurs".

"Nous sommes très exigeants sur la qualité de la traduction et nous avons du mal à trouver des traducteurs, ce qui retarde parfois certains projets", confirme Wu Kun-Yung, directeur de la collection "Critiques sociopolitiques" des éditions Utopie. Le Bureau français de Taipei, qui tient lieu d’ambassade (le pays n’est pas reconnu officiellement par l’Onu ni par la France), a donc entrepris d’aider les traductions du français vers le taïwanais. Le premier prix de la Traduction, décerné avec l’aide de l’Association taïwanaise des traducteurs du français (ATTF), a été remis sur le salon à Hsu Lisung pour sa traduction d’Entretien avec le Marquis de Sade de Noëlle Châtelet (Plon) publiée par Gusa Publishing. Le Bureau français organise aussi des sessions thématiques de formation pour les traducteurs et a mis sur pied une base de données recensant 3 000 titres français traduits en taïwanais (hupinching.com). Il a aussi un Plan d’appui à la publication (PAP) dont la commission se réunit deux fois par an pour attribuer des bourses, "qui vont de Barthes au livre pour enfants", souligne Anne-Laure Vincent, attachée de coopération pour le français et pour le livre.

En chiffres

23 millions d’habitants

13,5 livres lus par habitant et par an

1 800 maisons d’édition actives

2 217 librairies, parmi lesquelles les succursales des chaînes Books, Eslite et Kingstone. La librairie en ligne Books.com.tw assure 10 % des ventes 41 598 titres publiés

290 titres traduits du français

75 millions de volumes vendus

704 millions d’euros de chiffre d’affaires pour l’édition (entre 1,158 et 1,448 milliard d’euros pour l’ensemble du marché du livre)

Données 2014

Plus généralement, le Bureau français ne ménage pas ses efforts pour assurer la présence française à Taïwan. Il a invité au Tibe quatre éditeurs et quatre auteurs (Chantal Thomas, Muriel Barbery, Oscar Brenifier et Romain Puértolas) qui ont aussi visité lycées et universités. La librairie Le Pigeonnier de Sophie Hong, véritable pôle culturel français dans la capitale taïwanaise, a organisé de son côté, en septembre 2015, une soirée consacrée à la rentrée littéraire pour les éditeurs, traducteurs et agents. Deux autres devraient suivre cette année, l’une consacrée aux sciences humaines et sociales ce mois-ci, et l’autre à la jeunesse en juillet.

Un espace pour les sciences humaines

A Taïwan comme dans tous les pays du monde, l’édition pour la jeunesse a le vent en poupe, affichant une croissance de 11 % sur trois ans (2012-2014). Les éditeurs français ont misé sur ce secteur à la Foire de Taipei, avec huit éditeurs spécialisés présents sur le stand du Bief : Auzou, Bayard-Milan, Casterman-Flammarion Jeunesse, Fleurus-Mame, Les Grandes Personnes, Hachette Jeunesse, Nathan Jeunesse et Palette…. "Tout le monde se met à faire de la jeunesse. J’ai rencontré des maisons qui se lançaient dans le secteur", raconte Anne Desramé, responsable des droits jeunesse de Fleurus-Mame. Passionnés par le graphisme et les pop-ups spectaculaires de la production française, les éditeurs taïwanais restent attachés au côté éducatif du livre pour enfants, réclamant des albums "avec une morale", des titres pour la petite enfance et des documentaires. Les livres-jeux et livres d’activités ont aussi leurs faveurs.

La relève pourrait venir des sciences humaines. "L’île a connu des bouleversements majeurs ces dernières années, avec des mouvements sociaux et citoyens de grande ampleur. Nul ne s’étonnera donc que les ouvrages traitant des questions de société et des sciences humaines et sociales connaissent un succès grandissant", écrit Pierre-Yves Baubry dans son rapport. "Nos lecteurs sont sensibles à l’Histoire, en particulier celle du Moyen Age, et à la pensée contemporaine", explique Kai Lin, dont 70 % des 40 nouveautés annuelles sont des traductions. And Books a publié le très pointu Capital au XXIe siècle de Thomas Piketty. Editeur des deux livres de Chantal Thomas sur Marie-Antoinette pour lesquels il espère "de gros résultats", Wu Kun-Yung révèle que son plus gros succès est Réflexions sur la guillotine d’Albert Camus. Dans son programme 2016, un classique comme le Discours de la servitude volontaire d’Etienne de La Boétie voisine avec le succès récent Meursault, contre-enquête de Kamel Daoud. Tandis que le prix de la Traduction aura à partir de 2017 une déclinaison pour les sciences humaines, attribuée tous les trois ans.

Le livre numérique n’a pas encore percé à Taïwan mais les observateurs s’accordent à dire qu’il pourrait exploser, "les Taïwanais passant de plus en plus de temps sur leur téléphone". En attendant, les éditeurs, confiants dans l’avenir, placent leurs espoirs dans la nouvelle présidente de l’île-Etat. "Quand je travaillais au sein de la chaîne Eslite, je la voyais passer à la librairie chaque semaine, confie Kai Lin. C’est une femme du livre, qui accorde beaucoup d’importance à la culture et va s’entourer d’une équipe jeune."


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