Livres Hebdo : Pourquoi Ulule, désormais propriétaire de KissKissBankBank, a-t-il souhaité aller plus loin que le simple financement participatif pour s’aventurer dans le monde de l’édition ?
Thibaut Giuliani : Quand je suis arrivé chez KissKissBankBank en 2022, la plateforme – comme Ulule – avait déjà plus de dix ans d’existence. À l’époque, toutes deux dominaient le marché français du financement participatif. Leur rapprochement, effectif en janvier 2025, s’inscrit dans une même ambition : donner davantage de moyens à la création en réduisant les intermédiaires. Depuis le début, les deux plateformes accompagnent des projets de souscription littéraire, portés par des éditeurs indépendants, des auteurs autoédités, des revues indépendantes et plus récemment, par des éditeurs dits traditionnels. Aujourd’hui encore, 60 % des fonds collectés sur Ulule viennent de l’édition. Nous avons donc développé un véritable savoir-faire dans la création et l’animation de communautés autour du livre, pensé comme une œuvre déclinable en film, en événement ou en produits dérivés. Dans ce contexte, la création de KissKiss Publishing s’est imposée comme une évolution naturelle, presque évidente, tant nous travaillons depuis toujours aux frontières de l’édition.
Vous indiquez que cette offre permettrait aux auteurs de « reprendre le contrôle de leur économie éditoriale ». Pouvez-vous développer cette idée ?
Avec KissKiss Publishing, nous avons souhaité concevoir un outil adressé aux créateurs, aux auteurs, aux entrepreneurs qui ont envie d’écrire et de publier autrement que dans le cadre contractuel des maisons d’édition. Il s’agit d’un service de production, de prévente et de distribution ouvert à tout projet éditorial porté par une créatrice ou un créateur travaillant en direct avec son public pour le promouvoir. L’objectif est donc de proposer un modèle alternatif, dans lequel les créateurs conservent la maîtrise éditoriale et les droits de leur projet, alors que KissKiss Publishing prend en charge les aspects techniques, logistiques et administratifs. Pour cela, nous nous appuyons sur un réseau de partenaires couvrant l’ensemble de la chaîne : accompagnement éditorial, fabrication, impression, façonnage, mais aussi merchandising et gestion de toute l’économie de la vente à distance, la question des frais de port incluse. Par ailleurs, nous sommes en discussion avec deux diffuseurs-distributeurs afin que les œuvres issues de la plateforme puissent également trouver leur place en librairie.
« Avant d’éditer un livre, nous nous demandons qui va le lire et l’acheter »
Vous affirmez vouloir dialoguer avec les éditeurs. Comment ont-ils accueilli cette initiative ?
Les réactions du marché ont été multiples, mais nous avons reçu, globalement, des retours très positifs. Certains éditeurs comprennent immédiatement la démarche, parce qu’ils sont déjà engagés dans une logique de connaissance et d’animation de leurs communautés. D’autres, en revanche, y adhèrent moins facilement, dans la mesure où ils ne sont pas encore familiers de ces nouveaux modes de relation aux lecteurs. Le pari de KissKiss Publishing consiste, en partie, à inverser le raisonnement traditionnel : avant d’éditer un livre, nous nous demandons qui va le lire et l’acheter. C’est une approche qui permet de lutter contre le pilonnage, en fabriquant les quantités réellement nécessaires, et non celles que l’on espère vendre. Ce modèle, qui intègre cette logique de préventes, existe déjà, aux États-Unis notamment, mais aussi en France, avec des maisons comme Exemplaires, fondée par Lisa Mandel, qui s’est d’ailleurs lancée sur Ulule.
Avez-vous établi une liste de critères de sélection des projets éditoriaux ou chacun peut-il soumettre le sien ?
Contrairement à un éditeur, nous n’avons pas de ligne éditoriale spécifique. En revanche, nous avons une charte éditoriale qui consiste à refuser les projets participant à diffuser de la désinformation, des thèses complotistes, à promouvoir des idéologies extrêmes, xénophobes ou toute autre forme d’appel à la haine. Néanmoins, nous avons une certaine exigence du fait du savoir-faire développé au fil des projets culturels que nous avons accompagnés. Pour garantir la qualité des projets que nous accompagnons, le processus commence donc par un diagnostic, puis par la définition des conditions de réalisation, à la fois organisationnelles et financières, ainsi que par l’identification de la communauté visée. Le créateur signe un contrat dans lequel il conserve l’intégralité de ses droits et où les différentes lignes du budget engagé sont totalement transparentes et co-construites avec l’auteur, en fonction de ses besoins. Ce n’est qu’une fois toutes les dépenses engagées et le projet financé, que la plateforme partage 50 % des marges brutes dégagées.
« L'objectif est que les créateurs vendent leurs livres en librairie »
Cela implique-t-il que l’auteur puisse être accompagné par un éditeur ?
Tout à fait. Grâce à notre réseau de partenaires, le créateur peut être accompagné par un éditeur freelance ou semi-intégré à une maison d’édition, qui apporte un véritable conseil éditorial aux créateurs qui le souhaitent. Là encore, l’ensemble du processus, tel qu’il est défini dans le contrat, est entièrement personnalisé et adapté à chaque projet et à chaque créateur.
Avez-vous déjà des projets en cours ?
À ce stade, aucun contrat n’a encore été signé, mais une quarantaine d’acteurs ont manifesté leur intérêt. L’objectif est d’en concrétiser une dizaine en 2026, avec un seuil de rentabilité fixé pour valider un lancement KissKiss Publishing.
Vous évoquez la possibilité d’une distribution en librairie. Comment convaincre les libraires d’accueillir des titres portés par une plateforme numérique ?
Le fait que des créateurs vendent leurs livres en prévente ne signifie pas pour autant qu’ils retirent des ventes aux librairies. L’objectif est au contraire d’y arriver ensuite et d’augmenter la valeur sur l’ensemble de la chaîne du livre. Une campagne de prévente permet à la fois de générer des revenus en amont et de renforcer la visibilité du projet : elle démontre qu’un public existe déjà. Pour les libraires, c’est un signal positif, susceptible de favoriser un meilleur référencement ou un meilleur placement en rayon. La prévente s’inscrit ainsi dans une dynamique vertueuse pour l’ensemble des acteurs.
