Avant-critique Essai

Thierry Coudert, "Les Anglais excentriques" (Tallandier)

Harold Acton en costume chinois dans la cour de sa maison à Pékin, en Chine, en 1935. - Photo © The Acton Photograph Archive - New York University

Thierry Coudert, "Les Anglais excentriques" (Tallandier)

Churchill, Woolf, Keynes... Dans tous les domaines, l'excentricité était une vertu dans l'Angleterre du XXe siècle. Thierry Coudert en dresse une typologie réjouissante.

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Par Sean Rose,
Créé le 23.02.2024 à 09h00

Singulière Albion. Dans un pays comme la France, mû par la passion égalitaire, on n'aime guère que les têtes dépassent. Outre-Manche, c'est une autre affaire. D'abord on a un roi : n'eût-il qu'un pouvoir symbolique, ce symbole vivant qui incarne la nation et son histoire est, de par sa naissance, au-dessus de la mêlée. S'ensuivent tout un système hiérarchique où l'on distingue les nobles des roturiers, une société de classes assumée, des coutumes immuables... Mais étrangement, ce conservatisme apparent n'empêche pas l'excentricité. Alors qu'avec la Première Guerre mondiale, le Royaume-Uni a définitivement tourné la page de l'ère victorienne, c'est en cette première moitié du XXe siècle que surgit une foultitude d'originaux. Naguère cantonnées aux cercles mondain ou aristocratique, ces figures hautes en couleur font les choux gras de la presse et le miel des écrivains et des artistes, tels Evelyn Waugh, l'auteur de Ces corps vils, le roman des Roaring Twenties (« les vrombissantes années 1920 »), ou Cecil Beaton, le photographe des célébrités.

À travers Les Anglais excentriques, Thierry Coudert brosse le portrait de ces brillantes singularités. Du Bloomsbury Group (auquel appartient Virginia Woolf) aux sœurs Mitford (dont Nancy, qui a édité le recueil Noblesse oblige) en passant par les Bright Young Things, faune bigarrée et interlope de l'entre-deux-guerres, qui continuent d'organiser des fêtes extravagantes alors que la crise financière de 1929 n'épargne pas l'Angleterre... c'est une typologie de l'excentrique que dresse l'auteur de Café Society (Flammarion, 2010). Un excentrique est, rappelle-t-il, « un esthète sublimé ». C'est la forme avant toute chose mais sans trop accorder d'importance aux formes. Et si les institutions sont vaines, la révolution ne l'est pas moins. La seule position qui vaille est celle du pas de côté, un entrechat qui permet de s'extraire de l'ennuyeuse ronde du conformisme ou d'éviter de marcher au pas de l'oie... L'excentricité exprime une certaine distance vis-à-vis du sérieux de la situation. En 1943, Winston Churchill reçoit Eisenhower et la délégation américaine en robe de chambre et pantoufles armoriées. Du côté de Bloomsbury, les amours sont fluides : la peintre Vanessa Bell, sœur de Virginia Woolf, éprise de l'artiste Duncan Grant, et, quoique mariée, se met en couple avec lui, alors qu'il est tour à tour l'amant de l'économiste John Maynard Keynes et de l'écrivain David Garnett. Artistes, intellectuels, dilettantes, politiques... la galerie est réjouissante. L'épitomé de l'excentrique britannique demeure sans doute Harold Acton (1904-1994) né à Florence, éduqué à Oxford, un temps exilé en Chine... L'auteur de Mémoires d'un esthète se sera sa vie durant donné « pour mission d'exciter la rage dans le cœur des philistins ».

Thierry Coudert
Les Anglais excentriques
Tallandier
Tirage: 3 000 ex.
Prix: 22,50 € ; 336 p.
ISBN: 9791021057050

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