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Un arc-en-ciel dans l'édition

Guillaume Dustan en mars 2002. - Photo © AFP - SYLVAIN ESTIBAL

Un arc-en-ciel dans l'édition

Après une période prospère à la fin des années 1990, les textes aux thématiques relatives à la communauté LGBT+ bénéficient d'une nouvelle mise en avant dans les catalogues de maisons généralistes. 

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Par Cécilia Lacour,
Créé le 13.02.2024 à 16h00 ,
Mis à jour le 19.02.2024 à 09h13

Nous sommes le 25 juin 2022. La plateforme France.tv Slash diffuse le premier épisode de l'émission Drag Race France, une des franchises de RuPaul's Drag Race, émission diffusée aux États-Unis depuis 2009. Le programme met en compétition dix drag-queens qui s'affrontent lors de performances artistiques pour remporter le titre de « grande reine du drag français ». Rapidement, Drag Race France atteint, et dépasse même, tous les objectifs de France Télévisions. Le groupe décide alors de programmer également l'émission en deuxième partie de soirée sur France 2.

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La fin des monstres (Éditions La Déferlante) à la librairie Les Mots à la bouche à Paris.- Photo OLIVIER DION

 

Et pour cette seule première saison, près de sept millions de téléspectateurs et téléspectatrices ont suivi le concours devant leur écran. Après une deuxième saison diffusée l'année dernière, une troisième est en préparation pour cet été.

Jusqu'en juin 2022, les titres consacrés aux drag-queens se comptaient difficilement sur les doigts des deux mains. Depuis, pas moins de treize titres - romans, essais, beaux livres, bandes dessinées et titres jeunesse - sont disponibles en librairie, ou le seront bientôt. Parmi eux, Reines (Hors collection, 2023), porté par l'iconique présentatrice de l'émission Nicky Doll.

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Vitrine librairie les môts à la bouche- Photo OLIVIER DION

Visibilité

Le projet arrive entre les mains de son éditrice Isabelle Lerein par l'entremise de l'apporteur d'affaires Christopher Davin. « Je le connais depuis une dizaine d'années et, avant la diffusion de la première saison, il m'a dit qu'un phénomène était en train d'arriver », se souvient-elle. Sans jamais avoir « vraiment regardé RuPaul's Drag Race », Isabelle Lerein est rapidement convaincue. Elle a cependant dû lever quelques réticences en interne avant de pouvoir publier le livre de Nicky Doll. « Le succès de la première saison a été tel que cela m'a aidée », reconnaît-elle. Un pari gagnant puisque, deux réimpressions plus tard, Reines s'est écoulé à plus de 13 000 exemplaires selon les chiffres avancés par l'éditrice.

Début novembre, EPA a publié Drag, un art queer qui agite le monde de la journaliste Apolline Bazin. Un projet lancé « deux ans plus tôt » après avoir constaté le peu de productions dans l'Hexagone. « Nous travaillons de manière très rapprochée avec des éditeurs américains qui font de très beaux livres sur les drag-queens et nous voulions, nous aussi, aborder ce sujet », racontent l'éditrice Camille Dejardin et la directrice opérationnelle Ariane Lainé-Forrest. Outre la publication d'un ouvrage sur les drag-queens à la fin de l'année dernière, ces trois éditrices partagent un autre point commun : il s'agit pour elles de leur premier livre à propos de la communauté LGBT+. Et certainement pas le dernier, promettent-elles.

Les thèmes LGBT+ ont connu une effervescence éditoriale dans les années 1990 et 2000, marquée notamment par la création de la collection « Le Rayon » par Guillaume Dustan chez Balland en 1999, qui publia notamment Paul B. Preciado, Sam Bourcier, Monique Wittig, V (Eve Ensler) ou Dennis Cooper. Mais, depuis quelques années, alors que nombre d'éditeurs spécialisés LGBT+ sont dans la tourmente, de plus en plus de maisons généralistes donnent une nouvelle visibilité à la communauté LGBT+ dans leurs catalogues. Et ce, dans tous les rayons, cette fois. « La visibilisation accrue des personnes LGBTQI+ dans notre société implique forcément qu'il y ait des livres à propos d'elles », estime l'historien et directeur de la collection « La Découverte-Delcourt » Sylvain Venayre. Il a d'ailleurs inauguré, en octobre dernier, ce nouveau label avec Résistances queer. Une histoire des cultures LGBTQI+ d'Antoine Idier et Pochep. « Quand j'ai travaillé avec Pochep pour l'Histoire dessinée de la France [La Revue dessinée - La Découverte, 2020, NDLR], il m'avait dit qu'il aimerait beaucoup raconter une histoire de l'homosexualité en bande dessinée. Quand s'est créée la collection, je l'ai recontacté pour savoir si ça l'intéressait toujours », se souvient-il.

Ouverture

De son côté, Ariane Lainé-Forrest observe « un véritable mouvement d'ensemble, en France et ailleurs, et qu'on ne peut que féliciter, sur la représentation de toute la diversité de la société ». Un phénomène hétéroclite qui inclut aussi bien, selon elle, les personnes LGBT+ mais aussi les femmes ou « les communautés dites minoritaires ». Ce n'est donc peut-être pas un hasard de voir fleurir des titres comme Pédés coordonné par Florent Manelli dans la collection « Points féminismes » (2023) ou encore La fin des monstres. Récit d'une trajectoire trans de Tal Madesta (2023) et À nos désirs. Dans l'intimité des lesbiennes d'Élodie Font (à paraître le 17 mai) dans le catalogue de La Déferlante. Ce trait d'union entre féminisme et communauté LGBT+ s'observe aussi au sein de quelques manifestations littéraires, qui rejoignent la poignée de festivals dédiés à la littérature LGBT+ comme Ô Mots à Lille ou le Salon du livre LGBTQI+ de Metz. En 2022, le bimestriel lyonnais Hétéroclite lance son festival du même nom pour « donner à voir au plus grand nombre la vivacité des cultures LGBT+, queers et féministes ». Et en avril dernier, un collectif de libraires inaugurait SLAP - Festival du livre queer féministe à Montreuil. Cela s'observe aussi en librairie. Outre les emblématiques enseignes spécialisées Les Mots à la bouche et Violette and Co, toutes deux désormais situées dans le XIe arrondissement de Paris, quelques rayons LGBT+ se créent, accolés ou confondus à celui du féminisme, comme à Gibert Joseph ou à la librairie parisienne Un livre et une tasse de thé.

« Quand j'ai publié L'homosexualité est-elle soluble dans le conformisme ? de Jacques Fortin en 2010, je m'adressais peut-être à un nombre un peu plus restreint de libraires. Maintenant, la présence des questions de féminismes et relatives à la communauté LGBT est plus marquée en rayon », relève la fondatrice de Textuel Marianne Théry. Depuis, l'éditrice a par exemple édité Archives des mouvements LGBT+. Une histoire de luttes de 1890 à nos jours d'Antoine Idier (2018) ou encore Casa Susanna. L'histoire du premier réseau transgenre américain, 1959-1968 sous la direction d'Isabelle Bonnet et Sophie Hackett (2023).

Derrière la publication de ces textes, existe-t-il une forme d'engagement militant ou l'édition se fait-elle simplement le miroir de notre société ? Pour Marianne Théry, il a simplement toujours été « nécessaire de publier des textes sur la communauté LGBT » qui « traversent toutes les formes éditoriales ». La parution de Reines de Nicky Doll « était très importante » pour Isabelle Lerein, qui évoque un « engagement » pour une « cause qui a de l'écho » en elle. Chez EPA, Camille Dejardin et Ariane Lainé-Forrest estiment « que l'un n'empêche pas l'autre : nous sommes un miroir de ce qui se passe dans la société tout en faisant preuve d'un peu de militantisme ».

Accessibilité

Pour autant, aucune personne interrogée ne souhaite créer de collection dédiée aux textes LGBT+. Surtout pas, au risque de ne réserver leurs titres qu'à un certain nombre de personnes. « Avec Antoine Idier et Pochep, nous espérons que Résistances queer ne soit pas uniquement lu par la communauté LGBT+. L'idée de le faire en BD est justement de faire connaître cette histoire au grand public », s'exclame Sylvain Venayre avant d'ajouter qu'il « aimerait bien que ce soit le livre de Noël qu'on offre au tonton grincheux ». Directrice littéraire chez Payot, Laure-Hélène Accaoui abonde : « Si nous creusons le sillon, nous n'avons pas envie d'une collection strictement LGBT+. Nos livres évoquent des problématiques qui peuvent résonner au sein de la communauté LGBT+ mais pas seulement. » À son arrivée dans la maison en 2019, elle apporte « dans [ses] bagages » deux textes dont Coming in d'Élodie Font. Adapté du podcast éponyme, l'ouvrage raconte l'acceptation de son homosexualité par une jeune fille. « Avec plus de 50 000 écoutes en 2017, le podcast a marqué et le roman graphique permettait d'ouvrir le sujet à un autre public encore plus large », explique Laure-Hélène Accaoui. Pour preuve : ce livre s'est écoulé à plus de 17 000 exemplaires.

Contrairement au féminisme qui a engendré l'éclosion de dizaines de collections après #MeToo, les thématiques LGBT+ se révéleraient donc des sujets comme les autres. Éditrice chez Albin Michel d'Histoires de coming out de Baptiste Beaulieu et Sophie Nanteuil (2021), Aurélie Starckmann estime que « cela fait simplement partie des sujets de société. Ce titre a trouvé sa place dans le catalogue généraliste d'une maison généraliste qui aborde des sujets différents. » En écho, Guillaume Robert, éditeur chez Flammarion, est catégorique : « Un livre n'a pas d'orientation sexuelle ! Un livre est un livre, et je n'aime pas l'idée qu'un titre soit défini comme LGBT+. » S'il se dit « très heureux de cette visibilité » en librairie, il a en revanche le sentiment que « mettre une étiquette sur un ouvrage enferme l'éditeur ». Avant de simplement conclure : « Le plus important est avant tout de faire un bon livre, peu importe sa non-étiquette ».

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