23 avril > Essai Allemagne

Les philosophes ne voient pas la guerre. Ils l’imaginent. Ce sont les romanciers qui la voient. Georg Simmel (1858-1918), lui, théorise. Il enjolive la guerre, alors qu’elle est au ras de la mort, au ras des pâquerettes. Il veut croire qu’elle peut revivifier les peuples, qu’il en sortira une Allemagne différente, portée par un esprit européen nourri de culture.

Le penseur du lien social a du mal à se colleter avec la tourmente. Elle lui échappe. On le voit bien dans ces articles et ces conférences de la période 1914-1916. Simmel tente de circonscrire le conflit, de le rendre compréhensible. Il n’y parvient pas vraiment. Alors il nous parle d’autre chose, de la "crise de culture", une belle démonstration sur la façon dont la guerre s’accorde au rythme tragique et secret de la culture.

Jean-Luc Evard qui a traduit et commenté ces textes a eu raison de titrer Face à la guerre. Car il est moins question de la guerre que de ce à quoi elle nous renvoie, à sa terrible puissance de simplification. Simmel ne développe pas de doctrine. En revanche, il prend en compte un nouvel acteur - les Etats-Unis - et choisit le nationalisme culturel contre le nationalisme politique. Pour le reste, on le sent un peu décontenancé par un casse-pipe qui se transforme en cruelle désillusion. D’ailleurs, il sera muet durant les deux dernières années des hostilités qui seront aussi les deux dernières de sa vie.

Ces écrits vifs et brillants éclairent le parcours d’un intellectuel allemand marginal qui observe la guerre en espérant qu’elle va changer le monde tout en se demandant si elle n’est pas en train de le détruire… L. L.

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