Romans de l'hiver

Une rentrée explosive

Rentrée littéraire de janvier - Photo OLIVIER.DION

Une rentrée explosive

Si la production diminue légèrement pour s'établir à 482 romans (-6,7 %), les éditeurs programment de nombreuses têtes d'affiche et fictions aux sujets explosifs. Histoires de femmes méconnues, de parentalités, de révoltes sociales, d'exils... La rentrée brille par son audace thématique, ainsi que par des titres promis à un destin international. 

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Par Souen Léger,
Créé le 03.01.2024 à 10h07 ,
Mis à jour le 03.01.2024 à 18h04

L'ensemble de notre décryptage de la rentrée d'hiver 2024, incluant les analyses des premiers romans et des essais, présentant les incontournables français et étranger, et livrant une bibliographie complète des parutions, est à retrouver dans LH Spécial n°32, disponible dans votre kiosque numérique

En cette rentrée d'hiver, la baisse de la production observée l'année dernière, après l'envolée de 2022, se confirme avec 482 romans à paraître en janvier et février (-6,7 % par rapport à 2023). Les fictions en langue française marquent ainsi le pas avec 348 titres (-8,2 % par rapport à 2023), dont 61 premiers romans (-15,3 %), d'après nos données Livres Hebdo/Electre Data Services. La littérature étrangère affiche, elle, une baisse plus légère avec 134 romans traduits (-2,9 % par rapport à 2023).

Retrouvailles

Du côté des romans français, les lecteurs ont rendez-vous avec certains de leurs chouchous, comme David Foenkinos, de retour avec La vie heureuse (Gallimard), Cécile Coulon avec La langue des choses cachées (L'Iconoclaste), ou encore Philippe Besson qui s'est inspiré d'une histoire vécue pour Un soir d'été (Julliard). Une veine autofictionnelle également explorée par Marie Sizun dans 10, villa Gagliardini (Arléa), un voyage intérieur dans l'appartement parisien où a grandi l'autrice.

Après avoir reçu le Prix du livre du réel en 2021 pour À la folie, Joy Sorman revient avec Le témoin (Flammarion). Lauréat du prix Renaudot 2022 pour Performance, Simon Liberati poursuit dans La hyène du Capitole (Stock) la saga entamée avec Les démons (2020). L'heure est aussi aux retrouvailles avec Valérie Zenatti qui signe Qui-vive (L'Olivier), ainsi qu'avec le Québécois Jean-François Beauchemin pour la parution du Vent léger et de son petit traité de métaphysique animale Archives de la joie (Québec Amérique).

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Nicolas Matthieu sort Le ciel ouvert (Actes Sud).- Photo OLIVIER DION

Des femmes hors du commun

Certains romans font déjà sensation à l'international, avec une vingtaine de traductions en cours. C'est le cas des Yeux de Mona, de Thomas Schlesser (Albin Michel), qui suit la relation solaire entre un grand-père et sa petite-fille. Mais aussi du quatrième roman de Julia Malye, La Louisiane (Stock), qui dévoile l'histoire inconnue d'un groupe de femmes au XVIIIe siècle. Tout comme Fabriquer une femme, de Marie Darrieussecq (P.O.L), de nombreux titres mettent ainsi à l'honneur des destins de femmes.

Certains s'inspirent de personnages réels, à l'image de Marie Charrel qui fait surgir dans La fille de Lake Placid (Les Pérégrines) une Lana del Rey fascinante. Isabelle Brocard explore dans Madame de Sévigné (Fayard), qui sera adapté au cinéma en février 2024, la relation de la marquise avec sa fille ; quand Catherine Bardon révèle à travers Une femme debout (Les Escales) le parcours de l'avocate haïtienne Sonia Pierre, militante des droits humains, défendant ses compatriotes vivant en République dominicaine. Avec Arctique solaire (Denoël), Sophie Van der Linden nous emmène quant à elle sur les traces de la peintre suédoise méconnue Anna Boberg.

Les autrices se penchent aussi sur les liens intergénérationnels entre les femmes, à l'instar d'Isabelle Monnin qui livre avec Odette Froyard en trois façons (Gallimard) le récit de la vie de sa grand-mère, ou de Pascale Kramer qui relate dans Les indulgences (Flammarion) un amour interdit devenu « affaire de famille ». Les personnages âgés ne sont pas en reste, comme dans le Flamboyant crépuscule d'une vieille conformiste d'Emmanuelle Pirotte (Cherche Midi).

Le sujet des violences conjugales apparaît dans La femme traquée, de Michelle Mazoué (City) ou encore En vérité, Alice, de Tiffany Tavernier (Sabine Wespieser), de même que leur traitement médiatique, à travers Les divisions, d'Éric Halphen (Buchet-Chastel).

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Régis Jauffret sort Dans le ventre de Klara (Récamier).- Photo OLIVIER DION

La parentalité sous tous les angles

La maternité est également abordée sous des angles très divers. Naviguant entre les rares documents et témoignages sur les parents d'Hitler, Dans le ventre de Klara, de Régis Jauffret (Récamier), reconstitue leur quotidien durant la grossesse de Klara Hitler. Karyn Nishimura brosse quant à elle, dans L'affaire Midori (Picquier), le portrait de la société japonaise à travers le roman d'une femme infanticide. Deux deuxièmes romans se frottent à la maternité : Mère absolument, de Ketty Rouf (Albin Michel), et Inachevée, vivante, de Pierrine Poget (La Baconnière). Devenue mère et romancière, la narratrice de Des hommes possibles (Flammarion), de Pauline Klein, s'interroge sur son goût pour les fictions, s'appuyant sur un journal intime ayant appartenu à son père.

Car les relations père-fille sont aussi au cœur de plusieurs romans tels que J'étais un héros, de Sophie Bienvenu (Anne Carrière), Une demande folle, deuxième roman de Léa Chauvel-Lévy (Lattès), ou encore Tempo, de Martin Dumont (Les Avrils), construit entre quotidien d'un jeune père et flash-backs.

Il est encore question de parentalité, et plus précisément d'homoparentalité, dans Un don presque parfait, de Gilles Pialoux (Mialet-Barrault), ou encore La possibilité d'un enfant, de Catherine Laurent (Hors d'atteinte). L'homosexualité est au cœur de plusieurs intrigues, notamment dans Les racines secondaires de Vincent Fortier (Philippe Rey), et Un jeune homme simple, de Dominique Fernandez de l'Académie française (Grasset). La romancière marocaine Loubna Serraj dessine à travers Effacer un couple de femmes dans une société conservatrice (Au diable Vauvert), tandis que Marion Brunet suit dans Nos armes (Albin Michel) deux étudiantes militantes vivant un amour passionné.

Révolte et migration

La révolte est un autre motif marquant de cette rentrée. Rendez-vous dans un centre pénitentiaire avec Dolorès ou le ventre des chiens (Actes Sud), une fable sur la violence induite par le capitalisme et son patriarcat, signée Alexandre Civico. Dans Les cycles de la révolte de Brina Svit (Gallimard), une quinquagénaire retourne à Ljubljana, sa ville natale, alors théâtre d'un mouvement de contestation. À l'Olivier, Thomas Flahaut raconte dans Camille s'en va l'histoire d'un lieu, La Cingle, et de militants ayant investi l'endroit pour éviter sa destruction. C'est aussi sur une ZAD qu'un ado est blessé lors d'une descente de CRS dans L'enfant de la rage, d'Anne Kern--Boquel (Robert Laffont). Fauvel, protagoniste d'Aliène, a quant à elle perdu un œil suite à un tir de flash-ball et se retrouve traquée dans ce second roman de Phoebe Hadjimarkos-Clarke (Le Sous-Sol).

À l'instar de Phoebe Hadjimarkos-Clarke, traductrice, de nombreux professionnels du livre prennent la plume en cette rentrée, dont Mahir Guven, directeur du label La Grenade chez Lattès. Dans Rien de personnel, il décrit l'expérience de l'immigration. Par ailleurs, de nombreux personnages migrent vers la capitale en quête d'un avenir meilleur. Saber Mansouri raconte ainsi dans Paris est une dette les déboires d'un jeune Tunisien (Elyzad), tandis que, venu du Cameroun et désormais psychologue, le héros du Rêve du pêcheur, d'Hemley Boum (Gallimard), est confronté à son passé. C'est aussi une humanité migrante que côtoient les héros de Maintenant que l'hiver, d'Olivier Sebban (Rivages), le tout dans un pays imaginaire plongé dans un hiver perpétuel en raison du dérèglement climatique.

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Nouvelles, mémoires et poésie

Les lecteurs voyageront aussi dans les outre-mer, et dans une histoire réinventée. À travers Une vie qui se cabre (Flammarion), Sylvain Pattieu se saisit des enjeux postcoloniaux en imaginant qu'après 1945, le pouvoir passe de l'Hexagone à ses colonies. Loin de cette uchronie, plusieurs titres mettent en lumière l'histoire des Antilles. Anne Terrier, qui signe La nuit tu es noire, le jour tu es blanche (Gallimard), nous emmène sur l'île de Marie-Galante en 1929 ; un volcan se réveille en 1976 dans Basses terres d'Estelle-Sarah Bulle (Liana Levi) ; une jeune femme dans le coma entend la voix de son ancêtre arrachée à l'Afrique dans La vie privée d'oubli de Gisèle Pineau (Philippe Rey).

Un grand nombre d'œuvres nous embarquent aussi dans l'histoire de l'Algérie, depuis Grand seigneur de Nina Bouraoui (Lattès), où l'autrice brosse le portrait de son père, jusqu'à De ruines et de gloire, d'Akli Tadjer (Les Escales), qui évoque la guerre d'Algérie à travers le regard d'un jeune avocat forcé de défendre l'« ennemi », en passant par Et nos pleurs seront des chants (Fayard), roman autobiographique d'Alain Vircondelet, et Bientôt les vivants, d'Amina Damerdji (Gallimard).

Enfin, des romanciers acclamés s'illustrent cet hiver dans d'autres genres. Jean-Marie Gustave Le Clézio livre ses mémoires avec Identité nomade (Robert Laffont). À quoi songent-ils, ceux que le sommeil fuit ?, interroge Gaëlle Josse dans un recueil de nouvelles (Noir sur blanc). Dans Le ciel ouvert (Actes Sud), Nicolas Mathieu rassemble quant à lui des poèmes en prose en forme de microfictions publiées au fil des ans sur Instagram.

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Portrait d'Antonin Artaud- Photo DR

Vies d'auteurs

Biographie romancée, récit, enquête littéraire... De bien des manières, les romanciers redonnent vie à des auteurs et autrices dont tout ou partie du destin est méconnu. Figure de la Belle Époque, la peintre et poétesse Hélène d'Oettingen renaît ainsi sous la plume de Thomas Snégaroff dans Les vies rêvées de la baronne d'Oettingen (Albin Michel).

Abandonnée à sa naissance, Albertine Sarrazin (1937-1967) mène une vie tumultueuse dont rend compte Patrick Besson dans Albertine Sarrazin, la fugitive (Lattès). Non moins tragique, le destin des deux fils d'André Malraux, morts dans un accident de voiture à l'âge de 18 et 20 ans, est raconté pour la première fois par Bruno de Stabenrath dans La jeunesse du monde (Denoël). À noter que L'Arbre vengeur réédite Une mesure pour rien, récit de la mort d'un premier amour, de Josette Clotis, qui fut la compagne d'André Malraux et la mère des deux fils en question.

À cheval sur le vent, de Patrick Pécherot, met en scène le journaliste et poète breton Xavier Grall, chez lui à Sarcelles, en 1962, alors qu'il compile souvenirs et témoignages sur la guerre d'Algérie. C'est un autre poète, Antonin Artaud, qui occupe la fiction de Jérôme Attal, Neuf rencontres et un amour (Fayard) : attiré par Anaïs Nin, il est persuadé de n'avoir que neuf chances de la séduire.

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