Livres Hebdo : Quel a été votre premier rapport à la lecture ? Était-ce une habitude précoce ?
Vanessa Perrée : Très précoce. Ma mère est une grande lectrice. Elle tenait beaucoup à ce que les livres m’accompagnent. Aujourd'hui encore, nous échangeons nos lectures et nos recommandations chaque semaine, même si nos goûts diffèrent. J’ai toujours lu et j'essaie de lire tous les jours un peu, un roman pour m’évader, et davantage le week-end ou pendant les vacances. Pour moi, la lecture est une quête de plaisir plutôt qu’une démarche intellectuelle structurante. C'est un moyen de découvrir la richesse et la beauté de la langue, ce qui est essentiel pour s'exprimer correctement.
Par quoi avez-vous commencé ?
J’étais une grande fan de Fantomette et d’Alice détective. Puis, à l’adolescence, je me suis passionnée pour Alexandre Dumas ; c’est lui qui m’a transmis le goût de l’histoire. J’ai aussi des souvenirs marquants des Rois maudits de Maurice Druon lus des nuits entières, et des œuvres de Colette, que ma mère m’encourageait à lire pour son esprit de liberté. Au collège, j’avais une tendance à vouloir lire l’intégralité de l’œuvre d’un auteur dès que l’un de ses livres me plaisait. C'est ainsi que j'ai enchaîné les volumes des Rougon-Macquart de Zola, mais aussi les œuvres de Maupassant et de Balzac. Une sorte de stakhanovisme de la lecture qui entraîne une saturation à lire des livres d’un même auteur à la fin ; aujourd'hui, je préfère découvrir de nouveaux auteurs plutôt que de relire des livres classiques. Même si je viens de finir Le Tour du malheur de Joseph Kessel : tellement bien écrit, même si tellement sombre et sans espoir.
Certains classiques vous ont-ils tout de même marquée davantage ?
J'ai beaucoup aimé Madame Bovary et Au Bonheur des dames — sans doute le roman le moins sombre de Zola. J’apprécie aussi énormément Stefan Zweig, notamment Vingt-quatre heures de la vie d'une femme ou Amok. Curieusement, alors que j’adore l’histoire, je n’ai jamais lu ses biographies célèbres comme celles de Marie-Antoinette ou de Marie Stuart. Des livres à découvrir donc !
Après vos lectures imposées, vers quel genre vous êtes-vous tournée ?
J'ai eu une longue période dédiée aux romans policiers, notamment durant mes études de droit. J'ai commencé par Agatha Christie et Mary Higgins Clark, avant de lire toute la série d'Elizabeth George mettant en scène l'inspecteur Thomas Lynley et Barbara Havers. Mais j'ai cessé de lire des polars comme ceux de Karine Giebel. Leurs intrigues sont trop proches des horreurs que je côtoie quotidiennement dans mon métier.
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La situation française est-elle comparable à celle de l’Italie décrite par Roberto Saviano, l’auteur de Gomorra ou de Giovanni Falcone, avec lequel vous vous apprêtez à débattre ?
Nous n’en sommes pas encore à ce modèle, mais l'évolution est inquiétante. On constate une violence gratuite dans les quartiers et l'apparition de nouveaux phénomènes comme les « cryptorapts » ultra-violents pour extorquer des cryptomonnaies. Un autre point alarmant est l’implication croissante des mineurs dans la criminalité organisée. Déscolarisés et attirés par des promesses illusoires de richesse, ils tombent dans des cycles de dépendance et de violence dont il est très difficile de les extraire.
Quelles étaient vos lectures en lien avec vos études ? Quels sont les juristes qui vous ont marqué ?
À l'époque, je me concentrai essentiellement sur mes manuels juridiques. Je ne lisais pas forcément d'essais spécialisés. Je lis principalement pour me détendre, donc je privilégie la fiction aux essais ou à la philosophie. Je lisais Albert Camus, ce qui me semble indispensable pour un juriste. J'ai lu les plaidoiries de Robert Badinter, ainsi que L'Exécution et L'Abolition. Ce sont pour moi des textes fondateurs. Je n'aurais jamais pu être magistrate si la peine de mort était encore en vigueur. Et si vous me demandez si j’ai eu l'ambition de devenir professeur de droit, la réponse est non, j’avais envie de pratique judiciaire.
Qu’est-ce qui a motivé votre attrait pour le droit pénal ?
Lors de mes études, je me concentrais initialement sur le droit des affaires et le droit civil, considérant le pénal comme une option moins « sérieuse ». C'est lors de mes stages, notamment au tribunal de Bobigny, que j'ai réalisé que cette matière me passionnait vraiment. J'aime son aspect profondément humain et vivant, ainsi que le contact direct avec les gens. Contrairement à la fonction de juge civiliste, trop solitaire face à des piles de jugements, le pénal permet un véritable travail d’équipe au sein du palais.
« Je suis fascinée par la période des guerres de Religion : cette succession de règnes sans descendance. »
Que lisez-vous aujourd'hui pour vous évader ?
J'ai apprécié le roman de Jean-Baptiste Andrea Veiller sur elle qui est vraiment superbe. Je voulais vivre d'Adélaïde de Clermont-Tonnerre est un de mes derniers coups de cœur est, qui propose une relecture féministe et passionnante des Trois Mousquetaires. J'apprécie également énormément le style de Jean-Christophe Rufin, notamment Le Grand Cœur sur Jacques Cœur. J’ai aussi beaucoup aimé les deux premiers tomes de L’ambition d’Amélie de Bourbon Parme. Le destin d’Alessandro Farnese qui devient pape en 1534. Jeux de pouvoir, intrigues, humanisme… D’autant que je suis fascinée par la période des guerres de Religion, et plus précisément par le destin tragique des fils de Catherine de Médicis : cette succession de règnes sans descendance qui a conduit au fiasco de la dynastie des Valois et à l'avènement d'Henri IV. Parmi les classiques ma référence reste Dumas, et particulièrement La Reine Margot. Mais j’ai aussi adoré Fortune de France de Robert Merle, dont le langage est un régal. Ou Saint-Germain ou la négociation de Francis Walder (Prix Goncourt 1958). Ce court récit raconte les échanges diplomatiques durant les guerres de Religion. Je le recommande vivement à quiconque travaille dans la fonction publique, il enseigne l'art de mener un entretien et d'amener l'autre à accepter un compromis.
Et du côté de la littérature étrangère ?
Récemment, j'ai été transportée par Shantaram le récit de Gregory David Roberts, qui s’évade d’Australie en Inde et travaille pour les gangs criminels de Bonbay. C’est captivant, un véritable voyage, on a envie de visiter ce pays. J'aime beaucoup Philip Roth, notamment La Tache. J'ai aussi eu une période Paul Auster, même si son écriture et ses thèmes peuvent finir par sembler répétitifs. Je suis également une grande admiratrice de Jonathan Coe, en particulier Testament à l'anglaise, qui est une critique brillante du thatchérisme, et La Maison du sommeil. J'apprécie également Arturo Pérez-Reverte, et son Tableau du maître flamand, ainsi que La Fête au Bouc de Mario Vargas Llosa, qui est un modèle du genre pour découvrir l'histoire des dictatures. Parmi mes classiques, je citerais Le Portrait de Dorian Gray d'Oscar Wilde et pour la détente pure, je reviens à Jane Austen.
Quels sont les ouvrages qui vous ont particulièrement marquée ou que vous offrez souvent ?
J'apprécie la structure narrative du Quatuor d'Alexandrie de Lawrence Durrell et le classique Belle du Seigneur d’Albert Cohen. Dans ce dernier, je suis fascinée par le personnage d'Adrien Deume, ce fonctionnaire dont la description souligne la vacuité du travail au sein d’une organisation internationale. Plus récemment, j'ai beaucoup aimé Soufi, mon amour d’Elif Shafak pour son parallèle onirique entre une Américaine moderne et un soufi du XIIIe siècle, ainsi que Samarcande d'Amin Maalouf.
Alexandre Duval-Stalla
Olivier Dion - Alexandre Duval-Stalla
Alexandre Duval-Stalla est avocat au barreau de Paris et écrivain. Ancien secrétaire de la Conférence du barreau de Paris (2005) et ancien membre de la commission nationale consultative des droits de l’homme, il est le président fondateur de l’association Lire pour en sortir, qui promeut la réinsertion par la lecture des personnes détenues, et du prix littéraire André Malraux.
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