Le marché international du film d'animation 2026 (Mifa) a réuni plus de 19 000 participants venus de 119 pays. Parmi les nouveautés de cette édition, l'espace Cross-IP, à la croisée de l'animation, du jeu vidéo et de l'édition, et l'arrivée de Shoot the Book!. Sa directrice, Véronique Encrenaz explique pourquoi l'adaptation de livres s'impose comme un levier de financement et de sécurisation des projets.
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Livres Hebdo : Cette année, le Mifa inaugure un espace Cross-IP, à la croisée de l'animation, du jeu vidéo et de l'édition. Que représente-t-il, et pourquoi ce pari sur l'adaptation d'œuvres aujourd'hui ?
Véronique Encrenaz : Le lien entre l'édition et l'animation a toujours été très fort, mais on sent qu'il s'accentue, notamment parce que ce sont des sources de financement. Ce qu'on appelait le transmédia, et qu'on appelle aujourd'hui le Cross-IP, était auparavant compliqué à aborder : on travaillait avec des secteurs différents, il fallait apprendre à se comprendre, et les questions de droits étaient un frein. Les choses évoluent. La présence de la Scelf cette année, pour Shoot the Book!, est l'un des exemples d'acteurs qui rapprochent encore davantage les éditeurs et l'animation. Le livre est une source d'inspiration énorme. Nous sommes là pour défendre la création originale, et l'édition est elle aussi une création originale, qui va ensuite se déployer en série ou en film, et qui participe à la vie des auteurs. Depuis deux ou trois ans, c'est le jeu vidéo qui s'est ajouté, ce qui était encore moins évident, mais la technologie du temps réel a rapproché ces deux mondes. Les talents sont les mêmes : nos 4500 étudiants passent tous par des écoles qui font à la fois de l'animation et du jeu vidéo.
Shoot the Book! s'installe pour la première fois au cœur du marché d'Annecy. Quel rôle jouent aujourd'hui les éditeurs et les livres dans l'économie de l'animation ?
Les acteurs du livre et de l'édition ont beaucoup de similarités avec le monde de l'animation. Les passerelles sont assez faciles, même si adapter un livre n'est jamais simple. On travaille avec des auteurs qui ont envie de prolonger une histoire, de la voir vivre et sortir du livre. Ce lien a donc tout son sens.
Vous décrivez la période comme une crise de financement plus que comme une crise de l'animation. En quoi l'adaptation de livres peut-elle aider à sécuriser des projets ?
L'animation fonctionne énormément par la collaboration internationale : un producteur seul, en animation, cela n'existe pratiquement plus. Les crédits d'impôt accompagnent beaucoup cette logique, et comme les temps de fabrication sont longs, il faut plusieurs studios. En Europe, il est très courant d'avoir trois, quatre ou cinq coproducteurs sur un même film, chacun prenant en charge une partie de la fabrication. C'est la base du fonctionnement des productions. Apporter des éditeurs, travailler avec eux, c'est une forme de financement supplémentaire. Le Cross-IP, l'adaptation de propriétés intellectuelles dans le jeu, l'édition ou le webtoon, permet d'amener de nouveaux partenaires au financement des projets.
Les romans graphiques et les mangas sont de plus en plus portés à l'écran. Observez-vous cette tendance dans les projets présentés au Mifa ?
Ce que l'on remarque en animation, c'est la montée de l'animation adulte. On va alors puiser dans des bandes dessinées ou des romans graphiques qui s'adressent davantage aux adultes, et c'est une vraie tendance. Elle répond à un public qui revient : on note une augmentation des publics adolescents et adultes dans les salles. Ce sont souvent des jeunes qui ont été accompagnés par le jeu vidéo et par la bande dessinée, qui ont baigné dedans, et qui ont un chemin presque direct vers la salle. On entendait ce matin, au European Summit, que la fréquentation des jeunes en salle augmentait nettement, comme si la salle était devenue un peu le vinyle : quelque chose de très tendance. Ils retrouvent dans certains films d'animation adulte, comme pour l'animé, un univers qui leur est propre. Ils fonctionnent beaucoup par communautés, par les réseaux sociaux et par préférence culturelle, et se transmettent ces œuvres entre eux.
Près d'une œuvre d'animation familiale sur trois serait aujourd'hui adaptée d'un livre. Comment expliquez-vous que l'édition soit devenue un tel vivier ?
C'est d'abord une question de financement, et surtout de sécurité : on ne part pas de rien. La création originale, c'est prendre le risque d'une histoire qui ne réunira peut-être pas son public. Quand on va chercher une adaptation, c'est forcément parce que le livre a fonctionné, et il y a alors de fortes chances que la série ou le long métrage qui en découle fonctionne aussi. La communauté est déjà là. C'est pour cela que le Cross-IP est intéressant : on peut partir du jeu ou du livre, c'est-à-dire de ce qui coûte le moins cher, pour voir si une idée peut prendre, et auprès de qui. On trouve ainsi son public et on cible une audience avant de lancer un long métrage, sans attendre la sortie pour savoir s'il fonctionnera. C'est une façon de prendre moins de risques dans la production.
Avec Shoot the Book!, éditeurs et producteurs se retrouvent face à face. Qu'est-ce qui fait qu'un livre attire l'œil d'un studio d'animation ?
Un producteur a envie de développer un film. Soit il va chercher un auteur dès le départ, soit il se dit qu'une adaptation peut l'intéresser. Un producteur développe beaucoup de projets en même temps, beaucoup de possibilités d'histoires. C'est pour cela qu'il vient ici : rencontrer des auteurs, découvrir des univers pour un futur film, regarder ce que les éditeurs ont au catalogue. Il peut décider d'aller piocher dans un livre, ou plutôt de se servir de l'univers d'un auteur pour tout construire dès le départ.
Quels types d'ouvrages suscitent aujourd'hui le plus de projets, des albums jeunesse aux romans ?
Sur ce point, la Scelf sera la plus à même de répondre. Jusqu'à présent, ce sont surtout les livres pour enfants qui étaient très demandés : on voyait le nombre de titres jeunesse adaptés en séries. Aujourd'hui, tout change assez rapidement, avec l'animation indépendante qui arrive et l'animé qui explose.
