Vincent Montagne : "il faut un grand plan ambitieux de relance pour le livre" | Livres Hebdo

Par Fabrice Piault, le 23.04.2020 à 16h19 (mis à jour le 23.04.2020 à 17h00) Entretien

Vincent Montagne : "il faut un grand plan ambitieux de relance pour le livre"

Vincent Montagne - Photo REED.

Interviewé par Livres Hebdo, le président du Syndicat national de l'édition observe que la mécanique complexe des ventes de livres est « totalement enrayée » au point de mettre le secteur gravement en danger. Il souhaite que tous les points de vente de livres puissent ouvrir dès le 11 mai et plaide pour un plan de 8 à 10 milliards d'euros pour les industries culturelles.

Le P-DG de Média-Participations, président du Syndicat national de l'édition (SNE), Vincent Montagne, tire le bilan de près de six semaines de confinement pour l'édition et la filière livre dans une interview exclusive à Livres Hebdo. Il inventorie les besoins des entreprises du secteur pour ne pas succomber à la crise.

Comment se porte l’édition, et votre propre groupe, après près de six semaines de confinement ?
Les différentes activités de Média-Participations ne réagissent pas de la même manière. Les jeux vidéos et la production audiovisuelle se développent. La fréquentation de nos sites Internet a beaucoup augmenté même si cela génère peu de chiffre d'affaires. La presse tourne à son rythme habituel, mais la publicité s'effondre. En revanche, ce qui est assourdissant, c'est le coup d'arrêt massif qui frappe notre premier métier, l'édition, également la diffusion et la distribution. C'est un peu comme un train lancé à pleine vitesse qui serait stoppé net. Tous les éditeurs ont un programme précis et très dense qui est articulé à des échéances, pour certaines récurrentes, comme les examens, qui génèrent des ventes d'ouvrages parascolaires, ou pour d'autres ponctuelles, qu'elles soient politiques, sportives, culturelles, scientifiques ou à l'occasion d'anniversaires historiques. Dès lors que les librairies sont fermées, ou que les événements sont annulés, les livres, et en particulier les nouveautés, sont annihilés. La mécanique de précision du marché du livre est totalement enrayée par la pandémie. Une forme de léthargie s'installe. Et pourtant, notre rôle maintenant est de penser et construire l’après confinement. Cette situation exceptionnelle doit aussi être l’opportunité de se réinventer. Avec l’aide de tous les acteurs de la profession.
La mécanique de précision du marché du livre est totalement enrayée par la pandémie. Vincent Montagne

Le SNE a-t-il pu évaluer l’impact de la crise sanitaire sur l’activité du secteur à court, moyen et long terme ?
C'est un peu trop tôt et peut-être impossible à évaluer par anticipation. Chaque titre est un prototype, et on n'a aucune idée de la remontée en puissance des ventes en phase de relance. D'un côté, nous avons des titres déjà imprimés, qu'il nous faut mettre en vente au plus vite, de l'autre, on ne connaît pas du tout les conséquences des décalages en dehors des succès attendus. C'est une situation totalement inédite. Le SNE va lancer dans les prochains jours un questionnaire auprès de tous ses adhérents pour dresser un panorama global au plus près de la réalité, de la situation économique, sociale et financière de nos maisons d'édition. Dans l'immédiat, je reprends à mon compte les estimations d'Antoine Gallimard que nous partageons : -90% sur la période de fermeture des librairies, probablement -20% à -30% sur l'année. Il faut se demander si les titres parus en février ou début mars pourront avoir une deuxième vie. Il faut considérer également les 5000 à 6000 nouveautés qui étaient programmées avant le confinement et dont les éditeurs devront  reporter progressivement la sortie, pour ne pas engorger les librairies. Et même si un nombre significatif de titres sont d'ores et déjà reportés à 2021, il faut s'attendre à ce qu'une concentration des sorties entre juin et décembre induise une baisse des ventes au titre, y compris pour les plus porteurs. Pour prendre un exemple, un Blake et Mortimer pourrait subir une baisse de 10%. C’est l’équivalent de cinq titres pour lesquels nous espérions le point mort. Allons-nous les publier ? Ce schéma de contraction des volumes réduira la capacité de l'éditeur à publier d'autres titres.

L’édition, ou tout au moins une partie d’entre elle, est-elle en danger ? Faut-il s’attendre à des faillites ou à une vague de licenciements ?
Oui, sur les deux points. Même s'il y a des aides d'urgences, elles sont pour l'instant soit notoirement insuffisantes, soit sous forme de prêts qu'il faudra rembourser. Les maisons dont les fonds propres sont solides pourront s'en sortir. Mais pour les éditeurs les plus fragiles, ce sera beaucoup plus difficile. Un plan de relance de l'édition, qui tienne compte de ces éléments, est indispensable. Nous sommes dans un secteur à la rentabilité marginale. Son économie repose sur le succès, qui est aléatoire et imprévisible. C'est d'ailleurs une des raisons pour lesquelles le dialogue avec les auteurs est parfois difficile, l'éditeur se laissant parfois aller à une prise de risque financière déraisonnable. Si on ne comprend pas cette dépendance au succès, on ne comprend pas le secteur.

La réponse gouvernementale est-elle à la hauteur des enjeux ?
Dans son premier discours, le président de la République a dit que l'Etat assumerait les pertes d'exploitation "quoi qu'il en coûte". Cela se traduit d'abord par des soutiens sous forme de prêts en cash pour toutes les entreprises pour tenir en trésorerie. C'est du carburant pour qu'elles continuent à vivre : report de charges et de loyers, soutien à la trésorerie. Un certain nombre d’éditeurs, petits ou grands, ont obtenu rapidement des promesses de soutiens de leur banque. D’autres peinent à obtenir, ne serait-ce qu’une réponse téléphonique de leur banque... La BPI m’a demandé de lui faire remonter tous les dossiers qui seraient enlisés à l’heure actuelle. Le questionnaire que nous lançons auprès de nos adhérents a également cet objectif. Mais, après cette première phase, il faut que se mettent en place d’autres mécanismes car il sera extrêmement difficile de tout rembourser. Il faudra donc également des exonérations de charges, non seulement sur les deux mois de confinement où certains salariés sont en chômage partiel, mais aussi dans la phase de relance. Il faut travailler à un plan d'exonération de charges et, à plus long terme, un grand plan ambitieux de relance jusqu'à ce que l'ensemble du secteur se remette à flot, qu'il s'agisse des éditeurs, des libraires et des auteurs. D’autres secteurs comme les festivals ou le spectacle vivant sont très atteints. Si nous retenons que l’ensemble des industries culturelles et créatives représentent en France un chiffre d’affaires annuel de 90 milliards d’euros. Il est vital de déployer un plan de relance de l’ordre de 8 à 10 milliards d’euros pour éviter un désastre économique.
Il faut travailler à un grand plan ambitieux de relance jusqu'à ce que l'ensemble du secteur se remette à flot. Vincent Montagne

Qu'attendez-vous pour les librairies ?
Il est de la responsabilité de l'Etat de préserver le réseau des librairies, garant de la diversité éditoriale sur tout le territoire. Je l'ai dit au ministre de la Culture. C'est une question de civilisation. Bien entendu, une grande partie de nos ventes vient des librairies physiques. C'est là que vont les lecteurs. C'est de là que partent la majorité des flux financiers qui font vivre tout le secteur. Il faut restaurer au plus vite la capacité des libraires à fonctionner et à assurer les échéances, notamment celles que les éditeurs ont reportées. Cette chaîne économique est essentielle. Même si nous aurions préféré que les librairies restent ouvertes pendant le confinement, il faut maintenant à la fois assurer leurs capacités de réouverture et de paiement, mais aussi garantir à l'ensemble de la profession un plan d'action aidant tous les acteurs, quelle que soit leur taille, à passer leurs échéances et à restaurer leurs fonds propres. Un tel plan de relance doit permettre d'effacer pour tous, auteurs, éditeurs, libraires, bibliothécaires, une partie des conséquences économiques générées par le confinement.

Le SNE et Reed Expo ont dû annuler Livre Paris, qui devait se tenir fin mars. Les exposants seront-ils remboursés de leurs avances ?
Après de nombreuses discussions avec les fournisseurs et prestataires, nous sommes en mesure de leur proposer, au choix, soit de leur rembourser dès maintenant  65% de ce qu'ils ont payé pour 2020, et même 100% pour les petits éditeurs exposants, soit de leur attribuer un avoir qui leur permettra d'obtenir la même surface, voire un peu plus à Livre Paris 2021. Nous devons ce pourcentage élevé au ministre de la Culture, qui, soucieux d’aider les exposants, a accordé une subvention à Livre Paris. Ce remboursement, à 100% pour les plus petits, s’étend aussi aux auteurs et autres intervenants qui étaient sollicités pour intervenir au Salon. Malgré ce soutien bienvenu, l'annulation à laquelle nous avons été contraints a des conséquences financières extrêmement lourdes pour Reed et le SNE.

Les éditeurs vont-ils réduire leur production, et dans quelle proportion, pour s’adapter à la nouvelle conjoncture ?
Comme dans toute crise, la situation actuelle débouchera inéluctablement sur une réduction : il y aura moins de titres. Et aussi certainement moins d'éditeurs.

Comment gérer les annulations et les reports de parution avec les auteurs, pour lesquels des manques à gagner importants sont à prévoir ?
Le SNE a fait à ses membres une recommandation de payer les à-valoir fixés initialement. Ensuite, en cas de report d'un titre, il y aura peut-être un manque à gagner pour l'auteur comme pour l'éditeur, mais c'est la vie habituelle de l'édition. Et en cas d'annulation, il faudra rendre ses droits à l'auteur. Mais chaque cas est particulier. En BD, par exemple, on essaiera d'éviter le report d'une nouveauté qui nuirait à la vie d'une série. Il n'y a aucune réponse globale : chaque secteur a ses spécificités dont il faut tenir compte, sachant que personne n'a intérêt à publier un titre dans de mauvaises conditions.
Notre objectif, c'est que tous les points de vente puissent rouvrir dès le 11 mai, dans le respect des conditions sanitaires. Vincent Montagne

Le confinement a révélé des distorsions entre les réseaux de vente ouverts ou fermés : craignez vous que la librairie soit fragilisée et la diversité des réseaux de ventes atteinte ?
De même que le Covid-19 atteint différemment les régions françaises, les situations sont variées selon le territoire. Néanmoins, nous nous battons pour la réouverture simultanée de l'ensemble des réseaux. Notre souhait et notre objectif, c'est que tous les points de vente puissent rouvrir dès le 11 mai, dans le respect des conditions sanitaires.

Le gouvernement semble favorable à cette réouverture des librairies à partir du 11 mai. Comment voyez-vous la relance de l’activité ?
Les discussions menées entre le SLF, le SDLC et le SNE traduisent une volonté de responsabilisation de la profession pour permettre aux libraires de monter en puissance grâce à des nouveautés puissantes et au décalage d'une partie de la production. L'essentiel est que les libraires redémarrent dans un climat favorable, car ils sont en première ligne sur le front de la remontée en charge de la chaîne du livre. Il faut qu'ils aient le temps de s'organiser sur le plan sanitaire pour servir leurs clients dans de bonnes conditions même si ce n'est pas très compliqué. Pour en avoir eu quelques uns au téléphone, je crois qu'ils ont hâte de redémarrer.

Quand seront rétablis les services de nouveautés ?
Les premiers offices sont attendus vers la fin mai. Il faut avant tout que les libraires puissent se mettre en situation de recevoir leurs clients et de relancer leur activité.

Envisagez-vous d'autres mesures pour accompagner la reprise ?
Le ministère de la Culture a l'idée d'accompagner le redémarrage de la chaîne du livre par une campagne de promotion de la lecture à la radio et sur les réseaux sociaux. C'est une idée que je soutiens et dont nous devons discuter les modalités avec les éditeurs. Mais relancer l'économie du livre et susciter le désir de nos lecteurs de retourner en librairie sera l'affaire de tous. Il faut un vrai élan, une mobilisation inédite de toutes celles et ceux qui aiment le livre et croient en ses valeurs. La culture, et donc bien sûr la lecture, doivent être une priorité de la sortie de crise. Elles sont appelées à jouer un rôle majeur dans la construction du monde qui nous attend.
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