18 octobre > Histoire France > Jean-Didier Urbain

"- Mademoiselle Alberte, mon rêve, c’est de passer mes vacances entre vos cuisses. - Vous m’auriez dit ça plus tôt, Monsieur Paul, maintenant tout est loué !" Cet extrait un peu leste de Wolinski résume assez bien le propos de Jean-Didier Urbain. D’ailleurs l’anthropologue la fait figurer en tête d’un chapitre de son Histoire érotique du voyage. Elle rappelle plusieurs choses. Que jusqu’au XXe siècle le voyage est une affaire d’hommes destinée au plaisir des hommes. Et qu’il n’est point besoin d’aller loin pour être dépaysé.

D’emblée, il précise son sujet. Son Histoire érotique du voyage n’est pas une histoire du voyage érotique. Le distinguo est important. Il s’appuie pour cela sur les œuvres de nombreux pèlerins de la "mobilité libidinale" qui, de Maupassant à Nicolas Bouvier, ont joué de l’exploration comme des glissements progressifs du plaisir.

A lire cette étude aussi facétieuse dans la forme que rigoureuse dans le fond, on comprend qu’on ne voyage pas pour s’évader - un vocabulaire de prisonnier, disait Morand - mais pour "gagner son procès contre l’habitude". On voit aussi que l’idée de cette errance hédoniste est une pratique récente. Le sociologue, linguiste et ethnologue souligne que jusqu’au XIXe siècle, et au XXe encore, le voyage est associé à la migration, l’expatriation, la déportation et la mort. Ce n’est qu’à partir de la Renaissance que quelques individus comme Montaigne commencent à se déplacer pour leur plaisir plutôt que par nécessité. L’ouvrage fourmille d’anecdotes et de citations pour montrer comment s’est opéré ce changement radical.

Jean-Didier Urbain est un spécialiste de l’usage social du déplacement. On lui doit un essai sur les voyages ratés (Le voyage était presque parfait, Payot, 2008), qui reparaît en "Petite bibliothèque Payot" au même office, et une histoire des touristes (L’idiot du voyage, Plon, 1991, "Petite bibliothèque Payot", 2002).

Du voyage d’affaires au voyage de noces, en n’oubliant pas les ravages du tourisme sexuel qui révoltait déjà Victor Segalen, il explore avec ce mélange de malice et d’érudition qui le caractérise un sujet moins grivois qu’il n’y paraît. D’ailleurs il convoque les sciences sociales, mais aussi La madone des sleepings de Maurice Dekobra. On part pour éviter de rester avec soi. Pour autant, il faut revenir. L’ivresse de l’échappée belle et du lâcher-prise finit quelquefois dans la gueule de bois du retour. En voulant élargir le champ érotique de son désir, le voyageur se retrouve triste laboureur. On voit où Jean-Didier Urbain veut en venir. Le voyage ne serait qu’une métaphore de la découverte du corps. Un slogan publicitaire traduit ce langage du désir : "La femme est une île. Fidji est son parfum." L’érotisme du voyage consisterait donc à la rejoindre comme Wolinski, mais aussi à se glisser hors de soi, ce qui est une des formes de l’extase.

Avec ce guide bleu qui vous en fait voir des vertes et des pas mûres, Jean-Didier Urbain ne cache rien de ce qui se cache sous les voyages. Avec lui, il n’y a pas que la croisière qui s’amuse. Le lecteur y prend sa part. L. L.

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