Grand-mère courage. Tout commence par une dispute. Lorsque le futur journaliste d'Arte William Irigoyen annonce à sa grand-mère en 1982 qu'il apprend l'allemand, elle entre dans une colère noire. « Moi vivante, tu ne parleras jamais un mot de cette langue sous ce toit et tu ne feras jamais entrer ici quelqu'un qui s'exprime en allemand. » À ce moment, Mireille Poulet redevient Camara Nakache. William Irigoyen savait que sa grand-mère maternelle était juive, qu'elle avait épousé François Poulet, un catholique, et qu'elle avait tenu pendant des années, y compris pendant l'Occupation, un commerce de tabac-journaux au 34, rue Neuve à Lyon. Ce vif échange sera l'un des éléments déclencheurs de sa carrière sur la chaîne de télévision franco-allemande. Il amènera aussi le journaliste à vouloir en savoir plus sur ce passé.
N'ayant pu obtenir des explications de vive voix, la vieille dame étant atteinte de la maladie d'Alzheimer, il s'enquiert de cette histoire auprès de la famille. Qui lui répond, ou pas. Chemin faisant, il apprend que sa grand-mère ne s'est jamais déclarée juive auprès des autorités de Vichy et qu'elle est entrée en 1942 dans la Résistance. Avec tous les risques que cela implique. D'autant qu'au 34, rue Neuve, un nouveau locataire s'est installé au dernier étage. Il s'appelle Heinz Eckert, chef d'une section de l'Abwehr, le service de renseignement de l'état-major allemand. La résistante et le criminel de guerre vivent dans le même immeuble. « Cette cohabitation improbable en un seul et même lieu sans que ma grand-mère soit inquiétée est tout simplement sidérante. »
On ne dira pas tout de cette enquête en France et en Allemagne. William -Irigoyen révèle encore une face cachée du couple Mireille et François. Les secrets de famille sont parfois lourds à porter. Pas celui-ci. Il allégerait plutôt l'existence. Il permet surtout à l'auteur de mieux comprendre la sienne, à un moment où la petite musique de l'intolérance s'intensifie. Ce bel hommage sur le thème des origines est aussi une manière de rappeler qu'il faut parler aux siens tant qu'il est encore temps, tant qu'ils peuvent répondre, tant qu'un nom est susceptible d'être associé à une photo d'inconnu, pour éviter d'avoir à faire ce constat : « Les récits familiaux sont décidément des cimetières d'occasions manquées. »
34 rue Neuve. Le bureau de tabac de ma grand-mère
Fayard
Tirage: 2 000 ex.
Prix: 22,50 € ; 272 p.
ISBN: 9782213733722
