Œdipe et autres affaires. Il n'avait fait que répondre à la provocation d'un vieux type en travers de son chemin, raconte Œdipe à son épouse Jocaste dont il ignore qu'elle est sa mère. Le vieillard trucidé par le sanguin roi de Thèbes n'était autre que Laïos, son propre père. L'oracle l'avait prédit : il tuerait son père et coucherait avec sa mère. Or si Œdipe est bien ce fils incestueux, est-il bien le parricide que Sophocle (Œdipe roi) et la tradition jusqu'à Freud ont voulu faire de lui ? On se souvient de l'enquête qu'a menée Pierre Bayard dans Œdipe n'est pas coupable (Minuit, 2021) qui a rouvert le dossier afin de prouver la plus vieille erreur judiciaire de l'histoire littéraire. C'est dans la collection de CNRS éditions « Les décalé.e.s », « qui accueille des ouvrages universitaires inattendus », qu'après notamment Monte-Cristo, le procès ! de Caroline Julliot paraît Cold cases en Grèce antique, sous la direction de Zoé Angelis et Pierre Bayard. Pour investiguer ces affaires avec la méthodologie d'un limier doublé d'un critique littéraire, dix auteurs et autrices, dont Stéphane Pouyaud pour « La mort de la Pythie de Friedrich Dürrenmatt. Contre-enquêtes et démystification du mythe œdipien » ; Lucie Thévenet avec « Thésée à Colone. Enquête sur un personnage au-dessus de tout soupçon » ; ou encore Laurent Binet qui signe « Créon et la raison d'État »... Professeurs de littérature, exégètes du polar, écrivains se sont évertués à « relire la mythologie à la lumière de la critique policière ». Comme préviennent les directeurs d'ouvrage, les participants à ce volume ont souhaité relever ce défi « en recourant à un anachronisme assumé, consistant à poser à des textes anciens des questions que leurs auteurs a priori ne soulevaient pas, en revenant sur Œdipe roi puis en étendant l'investigation à d'autres mythes de l'Antiquité. »
Ainsi Orphée l'amoureux fou d'Eurydice n'aurait-il pas été en vérité l'auteur d'un féminicide ? s'interroge Zoé Angelis. Et Iraclite Steudler de se demander si le chœur dans Œdipe roi, au vu de ses ambiguïtés, est blanc comme neige. Alors que Jean-Philippe Toussaint prolonge la contre-enquête de Pierre Bayard susmentionnée avec « Les trois pères d'Œdipe », le même Pierre Bayard se penche sur le cas de la fille de l'inceste dans « Antigone et le mystère de la grotte close ». Ce qui réjouit dans Cold cases en Grèce antique, plus encore que le bonheur de la résolution de l'énigme, c'est la stimulation intellectuelle que provoquent ces prolongements au-delà du crime. Claire Paulian esquisse une réflexion politique fort subtile : le jeune tyran de Thèbes Œdipe n'aurait-il pas été lâché par ses sujets et condamné par eux pour ses actes ignominieux plutôt parce que, comme tout homme providentiel doté des pleins pouvoirs, il s'était révélé impuissant face à la peste qui s'abattait sur la cité ? Seule la démocratie, comme à Athènes, permet de renouveler les gouvernants et d'en changer pacifiquement en cas de mécontentement politique... Coupables ou pas, Œdipe et consorts sont loin d'être des affaires sans suite.
Cold case en Grèce antique
CNRS Éditions
Tirage: 23 € ; 192 p.
Prix: 23 € ; 192 p.
ISBN: 9782271159700
