Yasmina Reza, « Serge » (Flammarion): Famille, je vous haime

Yasmina REZA - Photo © PASCAL VICTOR / ARTCOMPRESS VIA LEEMAGE

Yasmina Reza, « Serge » (Flammarion): Famille, je vous haime

Un roman de Yasmina Reza singulièrement sarcastique et un peu tendre aussi, pour dire les non-dits à la base du nœud gordien familial. Tirage à 65000 exemplaires.

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Par Olivier Mony,
Créé le 14.01.2021 à 13h00,
Mis à jour le 14.01.2021 à 13h01

Théâtre ou roman, la singularité grinçante de Yasmina Reza, de Conversations après un enterrement jusqu'à Anne-Marie la Beauté, n'a cessé de s'affirmer œuvre après œuvre, jusqu'à en faire l'un des auteurs français les plus connus et traduits dans le monde. La publication aujourd'hui de Serge, grand livre étrange et malaisé, n'est pas de nature à faire mentir cette réputation, bien au contraire.

De quoi s'agit-il ? Comme d'habitude chez Reza, de s'infiltrer par là où « ça cloche » et de s'acharner à élargir ainsi le fil de l'incompréhension entre des êtres que les apparences laissent croire indéfectiblement proches. Ici, une famille. Quoi de mieux en matière de nœud gordien ? Une famille juive du côté de Paris, aujourd'hui. Deux frères, une sœur, trois problèmes. Parents disparus, enfants ou non, conjoints ou conjointes nécessairement surnuméraires... Beaucoup de non-dits, beaucoup de trop-dits, aussi. Il y a donc, Serge, l'aîné, que sa femme est peut-être en train de quitter, qui va d'un projet et d'un travail l'autre avec une prédilection pour l'échec, portant le sarcasme en bandoulière et, en quelque sorte, en morale.

La seule qu'il lui reste avec la fatigue, une lassitude presque métaphysique. Il y a son cadet, le narrateur du livre, sans doute le plus équilibré des trois, qui voudrait bien maintenir à distance les conflits fraternels et familiaux et ne réussit qu'à s'acquérir une réputation de « suiveur » lâche de son grand frère trop aimé. Et puis il y a Nana, qui fut de ses parents la chouchoute et doit composer après leur départ avec un paysage familial pas nécessairement remodelé à son avantage. Les trois ainsi que leurs enfants ne vont rien trouver de mieux que d'imaginer un voyage familial et mémoriel à Cracovie et plus précisément à Auschwitz, ce qui vaut au lecteur, de la part d'une Yasmina Reza plus mordante et incisive que jamais, quelques-unes de ses pages les plus cruelles (et justes aussi, sans doute).

Finalement, au-delà du permanent et gracieux sarcasme de l'écriture de l'auteure du Dieu du carnage, peut-être faudrait-il également et paradoxalement souligner la très grande empathie qui la lie à ses personnages, y compris malgré leurs turpitudes qui ne sont jamais que l'expression de leur solitude. Comme chez Jean Renoir (et La règle du jeu pourrait être une œuvre matricielle pour elle), le problème en ce (très) bas monde, c'est que chacun a toujours ses raisons. Ce qu'ils peuvent avoir égaré en revanche, c'est LA raison. Pour notre plus grand profit de lecteur.

Yasmina Reza
Serge
Flammarion
Tirage: 65 000 ex.
Prix: 20 € ; 240 p.
ISBN: 9782080235930

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