Andrew Szepessy, « Aux éternels perdants » (Rivages) : Lamento magyar

Andrew Szepessy - Photo DR

Andrew Szepessy, « Aux éternels perdants » (Rivages) : Lamento magyar

Une dystopie carcérale en Hongrie communiste, avec lignes de fuite poétiques. Un petit bijou signé Andrew Szepessy.

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Par Sean J. Rose,
Créé le 31.01.2021 à 15h15,
Mis à jour le 01.02.2021 à 09h26

« Jamais je n'ai vu un homme scruter / Avec des yeux aussi pensifs / Ce petit pan de tente bleue, là-haut, / Que les prisonniers nomment ciel. » La ballade de la geôle de Reading d'Oscar Wilde fut inspirée par son séjour dans l'éponyme prison. Il faut sans doute être un peu poète pour transcender son expérience d'incarcération. Ou alors peut-être est-ce dans l'extrême confinement que, tentant de fuir le réel, à l'affût du moindre détail du monde qui pût être une brèche dans la pesanteur du présent, l'on s'y attache comme à un ballon pour prendre son envol vers la vie rêvée du dehors.

Dehors, où vient la nuit d'été, à pas de velours, lourde d'odeurs - acacia, jasmin, foin fraîchement coupé, citronniers en fleur. Les prisonniers sentent les effluves, entendent les murmures des avenues et les rires étouffés des amants. On se met à se remémorer l'enfance, se souvenir des baisers anciens. L'un d'entre eux commence à fredonner une chanson du temps jadis. Un autre reprend (pas les jeunots, qui ignorent les chants d'avant la République populaire hongroise). Un autre encore : « Peu à peu j'oublierai la couleur de tes cheveux si soyeux... » Le narrateur d'Aux éternels perdants d'Andrew Szepessy croupit comme ses camarades entre les quatre murs d'une cellule. Parmi eux un Tzigane, Guéza, à l'appétit d'ogre, incarcéré pour la simple raison qu'il regimbe devant la sédentarisation du « Hongrois Nouveau » imposée par le régime communiste. Les autres codétenus ne marchent pas dans la droite ligne du parti. Il suffit de peu pour dévier - être, comme le narrateur, un peu créatif.

Kafkaïenne bureaucratie pénitentiaire, regard scrutateur d'un maton omniprésent, maigre pitance, mais aussi solidarité, amitié, poésie intérieure- l'amour malgré l'absence demeure l'amour... Celui qui raconte est très proche de celui qui a écrit cette dystopie carcérale avec lignes de fuite. Szepessy est un auteur britannique assez énigmatique, d'origine magyare, né en 1940 à Brighton de réfugiés fuyant le nazisme (mère aristocrate antifasciste et père juif hongrois) et mort en 2018 dans le pays de ses parents, où il s'était établi. Également cinéaste et scénariste, il est, malgré les multiples cordes à son arc, demeuré dans l'ombre jusqu'à récemment avec la redécouverte de ce petit bijou qui reparaît concomitamment outre-Manche.

Andrew Szepessy
Aux éternels perdants Traduit de l'anglais par Bernard Cohen
Rivages
Tirage: 4 000 ex.
Prix: 21,5 € ; 320 p.
ISBN: 9782743652036

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