Cela fait presque dix ans qu'a paru son dernier livre, Fendre l'armure, en 2017, au Dilettante, comme toute son œuvre en grand format. Pour le poche, c'est J'ai Lu qui avait remporté le gros lot. Car, depuis 1999 et Je voudrais que quelqu'un m'attende quelque part, les huit livres publiés par Anna Gavalda, romans, novella ou recueils de nouvelles, ont été des best-sellers : de 150 000 exemplaires pour le plus modeste, jusqu'à 650 000 pour L'échappée belle (en 2009).
Nouvelles couvertures des livres d'Anna Gavalda aux éditions J'ai Lu- Photo J'AI LUPour télécharger ce document, vous devez d'abord acheter l'article correspondant.
Sans parler des traductions (une quarantaine en général) et des adaptations au cinéma. Quant au poche, J'ai Lu a vendu environ 6,8 millions d'exemplaires de Gavalda, et, malgré son retrait, ses livres, tous titres confondus, se vendent encore à 20 000 exemplaires par an. C'est dire si la reparution simultanée de sept d'entre eux (seule la nouvelle Billie, parue en 2013, n'y figure pas) dans la collection de poche est un événement.
Entièrement relookés, les titres bénéficient de couvertures modernes et élégantes signées de l'artiste japonaise Yukiko Noritake. Dans cette période de morosité générale des ventes, et de souffrance des librairies, cette bonne nouvelle a de quoi réjouir toute la chaîne du livre. À quoi s'en ajoute une autre : dans l'interview exclusive qu'elle nous a accordée, spontanée et pleine d'humour, Anna Gavalda explique qu'elle n'a jamais cessé d'écrire, et qu'elle compte bien effectuer son come-back. Quand, avec quel livre, elle seule le sait.
Livres Hebdo : Comment avez-vous vécu vos années de succès littéraires, durant lesquelles vous êtes quasiment devenue une star ?
Anna Gavalda : Oh. Une star. Comme vous y allez. Une starounette, disons. Eh bien, je ne vais pas faire ma star en vous répondant que je l’ai mal vécu. C’est merveilleux, le succès. C’est merveilleux d’être aimée et de ne plus surveiller son compte en banque dès le 10 du mois. Je vous le souhaite. Je le souhaite à tous ceux qui sont en train de lire cet entretien. Exercer le métier que l’on aime, pouvoir en vivre et être libre, je ne vois rien de plus désirable au monde. Je sais ma chance. Je sais à quel point je suis privilégiée. J’envoie des tas de baisers à ma bonne étoile toutes les nuits.
Pourquoi avez-vous décidé d'interrompre votre carrière d'écrivain ? Avez-vous continué d'écrire sans publier, ou pas du tout ?
Je suis partie vivre à la campagne et j’ai ouvert une pension de famille pour vieilles bêtes malchanceuses. J'appartiens à ce club très discret, mais ô combien fervent, des ADTPPL. (Amis De Tout Poil et de Paul Léautaud.) Comme lui, je ne peux voir une bête souffrir sans la recueillir. Et cette faiblesse me prend beaucoup de temps, je l’avoue. Mais je n’ai pas rendu mon tablier. Que nenni. Tout ce foin, tous ces frais de vétérinaire, toutes ces croquettes me coûtent un bras et je vais devoir reprendre du service un jour pour ne pas finir sur la paille avec mes pensionnaires.
Comment s'est décidée cette « opération Gavalda » en J'ai Lu ?
Je l’ignore, mais je l’apprécie de tout mon cœur. J’aime ces nouvelles couvertures et j’aime l’artiste à qui je les dois. Toute l’équipe de J’ai Lu a réalisé un travail remarquable. Là encore, j’ai beaucoup de chance.
Pensez-vous que l’on va vous redécouvrir aujourd'hui, notamment des jeunes lecteurs qui ne connaîtraient pas vos livres ?
Je ne sais pas. Je l’espère. Non pas pour vendre encore davantage de livres, mais parce que j’aime les jeunes gens qui lisent. Je les trouve plus beaux et plus intéressants que les autres. L’œil, la repartie, l’esprit, tout est plus vif chez eux. Je me souviens d’une affiche que j’avais punaisée dans le CDI où j’exerçais autrefois (CDIste de collège, noble métier), on y voyait un mouton en train de lire à l’écart des autres, - un bon gros mouton bien peinard, adossé à un tronc, les sabots en éventail - et ce slogan : « Sortez du troupeau. Lisez. » Je ne vois toujours rien de plus pertinent à leur proposer.
« Si mon nouveau jeu de couvertures pouvait me permettre de piquer quelques heures de cerveau disponible à n’importe quel influenceur braillard et richissime, je serais hyper contente »
Quand on est au milieu d’une foule, on peut participer à un élan qui nous dépasse et nous grandit : défendre un homme, une femme, une cause, une idée, une conviction, mais dans un troupeau… qu’est-ce qu’on peut bien foutre dans un troupeau ? Rien. Si le crétin-de-tête saute dans le vide, on saute avec lui et il y a toujours un con de chien pour vous mordre les jarrets. Non, franchement, ça n’a aucun intérêt. Les écrans, les réseaux, TikTok, tout ce qui se scrolle, c’est ça : le troupeau. Et ces jeunes gens, cette fameuse Gen Z, là, au lieu de les fustiger, il vaut mieux les titiller : « Allez ! Sors du troupeau, quoi ! Tu vaux mieux que ça quand même, non ? » Donc, oui, si mon nouveau jeu de couvertures pouvait me permettre de piquer quelques heures de cerveau disponible à n’importe quel influenceur braillard et richissime, je serais hyper contente. La lutte continue, camarades, la lutte continue. Sortez du troupeau.
Peut-on vous considérer comme une pionnière d'un certain nombre de tendances littéraires très en vogue aujourd'hui (littérature de l'intime, des sentiments revendiqués, d'une certaine bienveillance...) ?
Euh… pour ce qui est de l’intime et des sentiments revendiqués, il me semble que Louise Labé et Madame de La Fayette ont pris un peu d’avance sur moi. Quant à la bienveillance, ce ne sont pas mes livres qui le sont, mais certains des personnages qui les peuplent. La plupart peut-être, c’est vrai. Des gens qui recueillent les vieux chiens martyrisés par d’autres et qui secouent les mômes jusqu’à ce que leurs smartphones tombent de leurs poches. Oui, c’est possible en effet qu’il se trouve des hurluberlus de ce genre dans mes histoires. Je me demande bien pourquoi.
Retrouver vos livres parus vous a-t-il donné l'envie d'écrire / publier à nouveau ? Savez-vous quoi et quand ?
Je n’ai jamais perdu le goût d’écrire et je n’ai jamais cessé d’écrire. Je n’ai rien publié depuis dix ans, mais j’ai prêté ma plume à beaucoup de causes et beaucoup d’inconnus. J’aime plus écrire qu’être publiée. Ce qui m’amuse, c’est de rêvasser et de trouver les mots pour exprimer ces rêveries le plus finement et le plus justement possible. Dès que je clique sur « exporter vers », dès que mon .docx devient un PDF, je m’étiole. Le truc ne m’intéresse plus. J’éteins mon ordi, je siffle ma meute de pattes cassées et on part se promener. Mais je reviendrai, oui, je reviendrai. Si je veux détourner l’attention de deux ou trois abonnés.es aux comptes de Squeezie, de Lena Situations ou de Tibo InShape, il va bien falloir que j’envoie du bois.

