Entretien

Arnaud Viviant : « La critique n'est pas là pour faire vendre des livres. »

Arnaud Viviant. - Photo OLIVIER DION

Arnaud Viviant : « La critique n'est pas là pour faire vendre des livres. »

Le critique littéraire et écrivain, auteur de Cantique de la critique (La Fabrique), décrypte les évolutions d'un métier en transformation.

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Par Isabel Contreras,
Créé le 05.11.2021 à 09h30,
Mis à jour le 05.11.2021 à 10h00

La critique est-elle morte au profit de la recommandation ?

Non, elle s'est transformée. Je démarre mon livre par cette phrase de Gérard de Nerval : « La Critique (avec un C majuscule) est un de ces vieux pouvoirs qui ne sont jamais plus altiers qu'au moment de leur chute ». Elle est toujours d'actualité. La Critique est le sujet paranoïaque de son Histoire. Avec Sainte-Beuve, elle se voit déjà mourir alors qu'elle a à peine vingt ans. La réclame et la publicité arrivent dans le journal, c'est l'avènement de la démocratie littéraire. Comment écrire un article objectif sur un livre alors qu'une publicité proclame sur la même page que c'est un chef-d'œuvre, se demande alors Sainte-Beuve. Pourtant la critique n'est pas morte. Elle s'est transformée exactement comme la littérature évolue en fonction de son industrialisation.

Qu'est-ce que la critique littéraire et qui l'incarne de nos jours ?

Le débat autour de la critique est avant tout politique. La Critique, c'est un ensemble de personnes aux conceptions politiques et esthétiques différentes qui écrivent dans des journaux. Rappelons cette évidence : le critique est journaliste. Cela le différencie des blogueurs et autres internautes qui fonctionnent à la recommandation. Au « Masque et la plume », auquel je collabore, mettons que j'incarne la gauche, tandis que Frédéric Beigbeder du Figaro incarne la droite « cool » (pas zemmourienne). De la même manière, Jérôme Garcin suit la ligne éditoriale de L'Obs alors qu'Olivia de Lamberterie est l'image du magazine Elle.

La ligne éditoriale et politique d'un journal définit son esthétique littéraire. Le Figaro défend esthétiquement Sylvain Tesson quand Libération, bien qu'en lui consacrant une quatrième de couverture, n'en parle pas de la même manière. Au contraire, Libé va défendre l'esthétique d'Édouard Louis, pas Le Figaro. La démocratie libérale, c'est cela. À l'époque où aux Inrocks, dans les années quatre-vingt-dix, nous avions choisi de défendre Michel Houellebecq, Virginie Despentes ou Guillaume Dustan, d'autres journaux avaient fait le choix de Marc Lambron ou Bernard-Henri Levy. Des écrivains aux valeurs souvent opposées mais qui ont tous marqué leur époque. Cette porosité entre politique et critique est une spécificité française. Déjà au XIXe siècle, les journaux plaçaient un texte de Lamartine à côté d'un poème ou d'une critique de Baudelaire. Quand Léon Blum a démarré sa carrière en tant que critique littéraire, Sainte-Beuve a fini la sienne en tant que sénateur !

Il est intellectuellement supérieur au blogueur ou au youtubeur, le journaliste ?

Ah ! C'est là où réside toute la beauté de la critique. Pourquoi ce journaliste lirait mieux qu'un blogueur ? Parce que le journaliste a des lecteurs tandis que le blogueur a des personnes qui le suivent, des followers. Surtout, le blogueur n'est pas juridiquement responsable de ce qu'il écrit. Je cite dans mon livre le cas de Serge Daney, blessé et outragé quand, après avoir flingué dans Libération le film Uranus de Claude Berri, celui-ci obtint la publication d'un droit de réponse. Une première qui menaçait de faire jurisprudence, renvoyant le critique à son propre néant.

Nous sommes des journalistes et nous avons le devoir de dire la vérité. Mais c'est quoi la vérité d'une œuvre d'art ? Nous ne disons pas la vérité d'une œuvre d'art mais la vérité de notre réception d'une œuvre. Au début, quand vous démarrez dans la critique, vous avez un sentiment d'imposture. Qui me donne droit de dire ou critiquer cette œuvre ? Ce sont vos aînés, qui vous relisent et corrigent et qui vous font comprendre, surtout au début, si vous êtes fait ou non pour le métier de critique.

On reproche souvent à la critique littéraire de ne plus faire vendre des livres. Quel est votre avis sur cette question ?

La critique n'est pas là pour faire vendre des livres. En tant que journaliste, je suis là pour faire vendre un journal. Mon rôle consiste à suivre l'actualité de la littérature. Pour vendre des livres, il y a le libraire. Je remarque pourtant qu'il s'improvise critique. Je voyais récemment sur Facebook l'un d'entre eux demander à ses clients : « Combien de fois avez-vous acheté un livre en suivant les conseils d'un critique et combien de fois avez-vous été déçus ? » Que chacun reste à sa place. Je lis 20 livres par mois, je ne fais que ça. Alors que le libraire ne vienne pas se substituer au critique ! Lui, il tient sa boutique, vide ses cartons, les remplit le lendemain, s'occupe de ses clients, fait sa compta... Il ne va pas me faire croire qu'il lit 20 livres par mois ! Depuis le confinement, le libraire est devenu un véritable héros social, serti de l'adjectif « indépendant », même lorsqu'il touche des subventions.

Pourquoi la critique est-elle alors aujourd'hui moins incisive ? Plus factuelle et neutre, dites-vous.

Une nouvelle forme d'organisation s'est créée ces trente dernières années. Dans les années quatre-vingt, j'avais passé un entretien au Monde pour devenir critique musical. Je devais écrire sur Elton John que je n'aime pas trop. Mais ce n'est pas pour cette raison que je n'ai pas eu le poste mais parce que je n'avais pas apporté assez de chiffres [sur les ventes, NDLR]. Cette manière de penser s'est généralisée. Aujourd'hui, toujours au Monde, ils ont décidé que le feuilletoniste serait un écrivain. Éric Chevillard, Claro ou Camille Laurens ont été les seuls à obtenir « le permis de tuer », contrairement aux autres journalistes qui égratignent mais n'éreintent pas. Les articles féroces se font rares dans la presse généraliste. Je remarque surtout que nous sommes en train de tomber dans la dictature du marché. Gilles Deleuze disait déjà en son temps que les livres étaient désormais écrits pour le distributeur et non pour le lecteur, de même que les programmes de télévision sont fabriqués pour les annonceurs et non pour les téléspectateurs. Aujourd'hui, le critique se donne du crédit en acceptant d'écrire un « blurb » [phrase élogieuse sur un écrivain que l'éditeur appose sur un bandeau ou une quatrième de couverture pour promouvoir un titre NDLR]. Par ailleurs, la critique est aujourd'hui confrontée au politiquement correct.

C'est-à-dire ?

Je vous donne un exemple. Il y a peu, au « Masque et la plume », nous avons chroniqué un livre un peu difficile. Ma camarade, Olivia de Lamberterie a lancé de bout en blanc  « ce livre m'est tombé des mains, je n'ai rien compris ! » et je lui ai répondu « Oh ! Arrête de faire la blonde ! ». Ce commentaire m'a valu tellement de plaintes de la part des auditeurs que Jérôme Garcin m'a demandé de m'excuser en direct, ce que j'ai fait volontiers. La figure du polémiste l'a emporté contre le critique. Le polémiste est devenu méchant quand le critique est devenu raisonnable, et même trop, de crainte qu'on le trouve de mauvaise foi. La société nous a poussés à nous calmer, et le marché aussi.


Commentaires (1)

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Veronique

il y a 24 jours à 09 h 14

Joli ramassis de bêtises. Le blogueur est bien sûr responsable juridiquement de ses écrits et même des commentaires de son blog. Le libraire est indispensable au conseil critique, contrairement au critique littéraire dans sa bulle. Et "faire sa blonde" est sexiste donc ok boomer.


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