Organisée du 13 au 16 avril, la 63e Foire du livre jeunesse de Bologne a une nouvelle fois fait figure de baromètre mondial pour le secteur. Dans un contexte marqué par une contraction du marché et le recul de la lecture, récemment resouligné par le rapport du Centre national du livre (CNL), le rendez-vous italien a surtout confirmé une tendance de fond : une réorganisation collective du secteur, portée par une intensification des échanges pour reconquérir les jeunes lecteurs.
Avec 32 652 professionnels issus de 90 pays recensés, la manifestation conserve toute sa force d’attraction, malgré un contexte géopolitique mondial instable. Elle enregistre également l’arrivée de nouveaux territoires — Caraïbes (Barbade, Trinité-et-Tobago), Afrique (Cameroun, Zambie, Rwanda), Asie (Népal, Malaisie, Ouzbékistan) ou Uruguay —, révélateurs de stratégies d’investissement public croissantes.
Des investissements tournés vers l’international
« La Malaisie, par exemple, commence à mettre en place des fellowships pour se développer, tandis que l’Asie Centrale dispose désormais d’un stand collectif, ici à Bologne. Les gouvernements de ces pays ont finalement compris qu’il fallait investir pour exister l’international », a détaillé Elena Pasoli, directrice de la Foire, à Livres Hebdo.
La France, de son côté, a maintenu sa présence avec près de 250 professionnels accrédités, soit environ 60 marques éditoriales représentées, dont 142 réunis sur le stand de France Livre, aux côtés de grandes maisons comme L’École des loisirs, Auzou, Bayard ou Hachette. Si le soleil a exceptionnellement fait défaut durant cette édition, l’énergie des échanges a largement compensé, contrastant avec les discours alarmistes martelés ces derniers mois.
« Bien-sûr, les éditeurs étrangers, notamment européens, partagent nos inquiétudes. Pour autant, les échanges de droits ne s’essoufflent pas », a confirmé Agathe Jacon, directrice marketing de l’Ecole des loisirs, évoquant « une prise de conscience commune » tournée vers « la préservation de la création » dans un « climat plutôt anxiogène ». Une dynamique en phase avec les réflexions portées lors de la conférence internationale « Construire la future génération de lecteurs », suggérée quelques mois auparavant par la maison Gallimard, depuis Francfort.
Des acquisitions prudentes
Sur le terrain, l’activité est restée soutenue, les professionnels interrogés dénombrant entre 30 et 50 rendez-vous quotidiens. « L’agenda était complet deux mois avant la Foire », a précisé Florent Grandin, fondateur des éditions Père Fouettard. Néanmoins, cette intensité n’a pas échappé à une prudence qui ne cesse de croître depuis près de deux ans. « Les éditeurs s’interrogent beaucoup sur la capacité d’un livre à trouver son public et sur leur propre capacité à bien le défendre », a détaillé la scout et autrice Natasha Farrant.
« Ils recherchent des titres dont ils peuvent s’assurer qu’ils fonctionneront bien », a confirmé Julia Skorcz, chargée de droits pour Glénat. Résultat : les tirages sont plus modestes et la « best-sellerisation » du marché s’accélère au-delà des frontières françaises. Pour autant, cette rationalisation n’efface pas la recherche de singularité. Dans un marché qui paraît saturé, les éditeurs restent donc en quête de projets différenciants. « Tout est plus exigeant », a observé Marie Labonne, directrice « Romans » à L’École des loisirs, insistant sur « la nécessité de préserver la diversité de l’offre ».
« Les éditeurs recherchent des formats originaux »
L’innovation éditoriale s’impose ainsi comme un levier stratégique. « Les éditeurs recherchent des formats originaux - pop-up, livres à système ou interactifs – qu’ils ne peuvent produire eux-mêmes », a analysé Julie Tillet, directrice des cessions de droits du pôle jeunesse d’Editis. À l’inverse, les segments liés à la petite enfance suscitent davantage d’inquiétudes. « L’éveil et les premiers titres cartonnés sont clairement menacés du fait de la baisse de natalité généralisée », a précisé Elora Richard, elle aussi chargée de droits chez Editis.
Dans ce contexte, l’essor des formats audio et numériques peut apparaître comme un levier stratégique. Toutefois, bien qu’inscrits dans une évolution déjà engagée, ces supports restent encadrés par la prudence des éditeurs, soucieux de préserver la qualité des contenus. C’est du moins ce qu’a mis en évidence l’Observatoire des récits digitaux, qui a publié mercredi les résultats d’une enquête menée auprès de 121 éditeurs, majoritairement européens.
« Les professionnels restent accrochés à leur passion pour le livre »
En parallèle, l’édition indépendante française a poursuivi sa structuration à l’internationale. « L’édition indépendante a toute sa place sur le marché internationale, elle y est même attendue pour mettre en lumière des livres en dehors des clous », a assuré Gaëlle Bohé, dirigeante de l’association Fontaine O Livres, qui accompagne chaque année des maisons indépendantes lors d’un Tour d’Europe. L’initiative, qui a notamment accueilli cette année les éditeurs Pourpenser et Magenta, ambitionne de s’élargir à des catalogues plus fournis et de s’étendre à l’ensemble du territoire national, voire à la francophonie.
Sur le terrain, les échanges confirment cette dynamique. « C’est une belle découverte ; on échange avec des éditeurs, des agents, on assiste à des conférences, ça fourmille ! », a raconté Sophie Courault (Magenta), en discussion avec des éditeurs brésiliens. Déjà présente l’an passé, Léa Schneider, directrice d’Accès éditions, a, de son côté, signé deux contrats avec des partenaires portugais et espagnols, à la suite de prises de contact établies lors de la foire.
En creux, cette édition 2026 aura surtout confirmé une réalité : l’édition jeunesse avance dans un environnement plus contraint, mais refuse de se laisser abattre et de renoncer à sa dynamique internationale. « La situation dure depuis quelques temps déjà, a estimé Lina di Flamminio, chargée de droits pour Delcourt. Il y a donc une forme d’accoutumance à laquelle les professionnels répondent en restant accrochés à leur passion pour le livre ».
