À la veille de la publication, en France, de l’étude du Centre national de la lecture consacrée à la lecture des jeunes qui ne devrait pas montrer une inversion de tendance par rapport à l'étude de l'an dernier, le constat au niveau mondial sur le sujet est tout aussi alarmant. Pour la première fois, à la Foire du livre de jeunesse de Bologne (BCBF), une table ronde a réuni plusieurs éditeurs, institutions et organisations internationales, marquant une prise de conscience de la problématique à l’échelle planétaire.
Moins d'illettrés et moins de lecteurs
Mari Yasunaga, spécialiste de programme à la Section jeunesse, alphabétisation et développement des compétences de l'Unesco, a posé le cadre avec des données chiffrées. Si le taux de personnes dépourvues de compétences de base en lecture a reculé - d'un quart des jeunes il y a 50 ans à moins de 7 % en 2024 -, les progrès restent « insuffisants et inégaux ». 77 % des adultes illettrés sont concentrés en Afrique subsaharienne et en Asie centrale et méridionale, une proportion en hausse de deux points depuis 2015.
Et ce n’est pas tout. Dans les 31 pays de l'OCDE, un adulte sur cinq manque des niveaux les plus élémentaires de compétences en lecture, numération et résolution de problèmes, selon des données issues d'UIS Data Browser (avril 2026). Dans la majorité de ces pays, le niveau d'aptitude à lire chez l'adulte « stagne ou a décliné depuis 2010-2012 ». À l'échelle mondiale, seuls 58 % des élèves du primaire atteignaient le seuil minimum de compétences en lecture en 2019, dont 30 % en Afrique subsaharienne.
L'Unesco pointe également une dégradation qualitative : seuls 9 % des jeunes de 15 ans sont capables de distinguer un fait d'une opinion dans un texte numérique. La part des élèves lisant pour le plaisir a reculé entre 2000 et 2009 dans 22 pays, en particulier chez les garçons. Si les individus lisent plus fréquemment - notifications, réseaux sociaux -, cette lecture est « plus courte, moins profonde et moins tournée vers le plaisir ».
Un secteur qui prend conscience de l'urgence
Nicolas Roche, directeur général de France Livre, à l’initiative de cette table ronde avec la direction de la Foire et le Syndicat national de l’édition (SNE), y voit un éveil collectif du secteur. « Nous sommes tous confrontés au même problème dans le monde entier, c'est-à-dire la diminution du temps de lecture par rapport aux écrans », explique-t-il à Livres Hebdo. « Tout le monde semble se rendre compte, au même moment, de l'urgence et de l'importance de la problématique », a-t-il poursuivi en nuançant le sentiment de retard des professionnels sur l’enjeu. « Je ne crois pas que nous ayons une prise de conscience tardive, mais, au contraire, que nous ébauchons la V1 d'une prise de conscience collective internationale. » Il a cité en exemple la Corée, où 30 minutes de lecture quotidienne ont été instaurées dans les écoles, chaque élève apportant son propre livre.
En Italie, la donation collective comme levier
Gaia Stock, membre du comité jeunesse du Syndicat des éditeurs italiens (AIE) et déléguée de la section italienne de l'International Board on Books for Young People (Ibby), a présenté « Il Libro che Vorrei » (Le livre que je voudrais), campagne nationale de promotion de la lecture portée par l'AIE. Le mécanisme est simple : pendant dix jours en novembre, chacun peut entrer dans une librairie et offrir un livre à une école partenaire. Les éditeurs abondent le dispositif par des dons directs.
Les résultats sont significatifs. Lancée il y a dix ans avec 2 000 écoles participantes, la campagne en rassemble aujourd'hui plus de 29 000, soit plus de la moitié des écoles italiennes, et a permis la donation de 4,5 millions de livres. Le nombre de volumes donnés est passé de 60 000 lors de la première édition à près de 700 000 annuellement. « Neuf écoles sur dix organisent désormais des activités de lecture dans le cadre du projet », a indiqué Gaia Stock, ajoutant que certains libraires vendent davantage de livres jeunesse pendant la campagne que durant la période de Noël.
En France, de la politique culturelle aux expériences immersives
Agathe Jacon, directrice adjointe de L'École des loisirs et membre du bureau du SNE, a exposé les travaux des États généraux de la lecture jeunesse présentés lors du dernier SLPJ de Montreuil, en novembre dernier. L'ancienne éditrice de Flammarion a rappelé que le rapport formule 14 recommandations articulées autour de trois axes : rendre la lecture désirable, rendre les livres accessibles, et renforcer la coopération entre acteurs éducatifs.
Membre du SNE et sécretaire générale de l'école des loisirs, Agathe Jacon a résumé les conclusions des états généraux de la lecture à la Foire de Bologne, le 13 avril 2026- Photo © EDPour télécharger ce document, vous devez d'abord acheter l'article correspondant.
Parmi les dispositifs mis en avant : « Le cadre de lecture », qui consiste à dédier quotidiennement 15 minutes de lecture silencieuse dans n'importe quelle structure (école, entreprise, institution...) sans évaluation ni contrainte de genre. « Ça crée l'habitude de lire, et ça devient de moins en moins difficile pour les enfants », a-t-elle expliqué. Elle a également évoqué Les Petits Champions de la Lecture, concours national de lecture à voix haute pour les 9-11 ans, qui court depuis 14 ans jusqu'à une finale nationale à Paris en juin.
Enfin, Agathe Jacon a présenté La Maison de l'Histoire, premier musée de jeu pour enfants dédié à la littérature, ouvert à Paris avec deux adresses, qui a accueilli 150 000 visiteurs depuis son lancement et a été primé lors des derniers Trophées de l’Édition, organisés par Livres Hebdo le mois dernier.
Corée : lire pour écrire, écrire pour lire
Yi Deagon, président du Korea Local Bookstore Network, a décrit un modèle radicalement différent, ancré dans le village d’art de Heyri, site classé réserve de biosphère par l'UNESCO. Le principe repose sur un triptyque « lire, écrire, publier » : chaque visiteur est invité à devenir auteur publié, la conviction fondatrice étant « qu'une personne qui écrit un livre devient le lecteur le plus assidu ». Depuis 2013, le programme a permis à 5 200 personnes — d'enfants de 8 ans à nonagénaires — de publier leur premier ouvrage.
Yi Deagon a également évoqué un réseau de 1 000 librairies indépendantes baptisées « Communautés du goût », ainsi qu'un projet de campagne Reading Korea à venir, lancé par le gouvernement et des organisations privées. Il a noté qu'en dépit d'une période politique difficile pour le pays, la lecture avait « rapproché les gens » et que les 20-30 ans partageaient désormais leurs lectures sur les réseaux sociaux, signe d'un regain d'intérêt.
Royaume-Uni : ne pas combattre le smartphone, s'y allier
Une campagne grand public est justement en cours Outre-manche. Dan Conway, directeur général de la Publishers Association britannique, a présenté l'Année nationale de la lecture 2026, troisième du genre au Royaume-Uni après celles de 1997 et 2008. Le point de départ est une donnée publiée en juin 2025 par le National Literacy Trust : seulement un enfant sur trois déclare aimer lire au Royaume-Uni, et un sur cinq lit quotidiennement pendant son temps libre.
La réponse a pris la forme d'une coalition inédite : gouvernement (1,5 million de livres sterling investis), éditeurs, BBC (dont l'émission phare Today sur Radio 4 reçoit chaque jour un auteur pour parler d'un livre fondateur), et géants technologiques (Amazon, Meta, Google). La campagne Go All In repose sur le refus du snobisme : « Si on traite la lecture comme une vitamine que les enfants doivent avaler, on a perdu. » L'idée est d'encourager la lecture sur n'importe quel sujet qui passionne l'enfant, comme le football ou les jeux vidéo, sur n'importe quel support. Le spot de la campagne est diffusé dans les cinémas britanniques.
Conway a aussi identifié un signal positif inattendu : « Ce qu'on observe au Royaume-Uni, c'est que chez les adolescents et jeunes adultes, la lecture repart légèrement à la hausse, et c'est en partie lié aux réseaux sociaux », via BookTok sur TikTok, où des jeunes se définissent publiquement comme lecteurs et débattent de livres physiques.
Coalition, anti-snobisme et chemins de lecture
Au-delà des spécificités nationales, les intervenants ont dégagé plusieurs points de convergence. La nécessité d'une action collective entre éditeurs, gouvernements, librairies, médias et plateformes numériques est apparue comme le premier enseignement partagé. « Ensemble, on est meilleurs », a résumé Gaia Stock, faisant écho à la thématique de cette 63e Foire de Bologne. L'enjeu de perception a occupé une large place dans les échanges : lire ne doit plus être associé à la figure du « nerd » ou du bon élève.
Pour Nicolas Roche, ce rendez-vous a constitué « sans doute une première brique » et permis que ces sujets soient « dorénavant abordés lors de toutes les grandes foires internationales, et plus seulement sur le mode déclaratif ».
Bologna Ragazzi Crossmedia Awards : le pari des récits immersifs
Six ans après leur création, les Crossmedia Awards s’imposent comme un laboratoire des nouveaux récits. En réponse à un recul préoccupant de la lecture, ces projets transmédia misent désormais sur des expériences interactives et immersives pour renouveler l’engagement des enfants. Une mutation illustrée par les projets primés cette année : le magazine Phosphore de Bayard Jeunesse introduit désormais une application mêlant contenus éditoriaux, quiz interactifs, recommandations personnalisées et formats audiovisuels, se présentant comme une « alternative fiable aux flux informationnels des réseaux sociaux », a précisé Émilie Coulette, directrice de la vente de droits de Bayard Jeunesse Production.
De la même façon, l’éditeur finlandais Etana éditions a transformé ses livres en plateforme numérique enrichie de contenus audiovisuels. Tandis que le projet sud-coréen « No imagination allowed ! » a choisi d’incarner une approche collaborative inédite : plus de 600 enfants ont été invités à dessiner des personnages hybrides, portés ensuite à l’écran grâce à l’utilisation d’une intelligence artificielle non générative, utilisée comme « un levier d’amplification créative », a assuré Da-Hye Yang, représentante de Roi Books.
E.C
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